Incisive

Mord où ça fait mal

Il était une fois l’Ogre : Harvey Weinstein

La chute d'Harvey


Harvey chute

Ici, nous arrivons au cœur de l'affaire, telle que vous avez pu la suivre dans les médias.

Le 5 octobre 2017, une bombe d'encre et de papier explose dans la vie d'Harvey Weinstein : deux journalistes du New York Times, Jodi Kantor (investigatrice influente et autrice d'une biographie best-seller sur les Obama) - et Megan Twohey, mettent en cause le "mogul" d'Hollywood.

L'article du New York Times, le 5 octobre 2017, fait l'effet d'une bombe à Hollywood

Leur article - Harvey Weinstein Paid Off Sexual Harassment Accusers for Decades - évoque divers faits compromettants pour Weinstein :

 

  • - 20 ans plus tôt, Harvey aurait invité l'actrice Ashley Judd à un petit-déjeuner de travail et l'aurait accueillie en peignoir en lui proposant de lui faire un massage (à moins qu'elle ne préfère le regarder se doucher - spectacle que l'ogre supposait irrésistible... mais pas Ashley Judd - c'était au choix).
  • - en 1991 et en 2014, il aurait fait le même genre d'avances à Laura Madden, puis à Emily Nestor - deux jeunes employées - tentant de "manipuler" la première et promettant à la seconde monts et merveilles, si elle se montrait réceptive (elle ne le fut pas).
  • - en 2015, il aurait harcelé une autre employée en lui demandant de le masser (et en se dévêtant pour ça, tant qu'à faire).

L'article lâche les mots comme autant de roquettes : "environnement toxique", "harcèlement sexuel", "contacts physiques forcés" initiés par Weinstein - et fait mention d' "au moins huit arrangements financiers avec des femmes" afin de garantir leur silence.

Était-ce efficace ? Oui.

La majorité des huit femmes avait reçu une compensation comprise entre 80.000 et 150.000 dollars (l'équivalent approximatif de 70.000 à 130.000 €). Ça semble beaucoup, mais dans ce genre d'affaires - et ce genre de milieux - de telles sommes sont très "raisonnables".

Jodi et Megan citent diverses autres turpitudes de l'ogre Weinstein - la plupart sans mention des identités des victimes - le plus ancien cas documenté remontant à 1990 (soit 27 années en arrière).

Harvey pensait que le regarder nu sous la douche constituait un spectacle irrésistible

(Incisive vous épargne une overdose d'hormones grâce à une baignoire - dites merci)

Lauren O'Connor, une employée de 28 ans qui travaille depuis deux ans auprès d'Harvey, confirme les dires des victimes - une part de son propre travail aurait d'ailleurs consisté en l'organisation de castings "privés" dans des chambres d'hôtel, pour Weinstein.

L'ogre avait en effet ses quartiers dans divers hôtels haut-de-gamme. Le Times  en cite quatre :

  • - le Peninsula de Beverly Hills ("résidence privée pleine de charme bâtie dans le style classique de la Renaissance" qui met en avant la "discrétion" sur laquelle ses clients richissimes peuvent compter) ;
  • - le Savoy à Londres (où séjournèrent Charles Chaplin, Marlene Dietrich et la Queen Mum - comptez 11.500 € pour une nuitée dans la "suite Royal") ;
  • - l'hôtel du Cap-Eden-Roc à Antibes (qui accueille des soirées en marge du Festival de Cannes) ;
  • - le Stein Eriksen Lodge (où une résidence privée s'acquiert aux alentours de 3 millions de dollars) à Park City, près du Festival du film de Sundance.
Le décor (classe) étant planté, reste le scénario (bien moins classe) :

Harvey, personnage principal, fait venir sa vedette du jour, actrice ou aspirante actrice - ou simple employée - (quoiqu'il en soit, une jolie fille âgée d'une vingtaine d'années), dans sa chambre.

Ici, petite parenthèse nécessaire : partout sur le web fleurissent les remarques épinglant la naïveté (ou le consentement évident, basé sur le seul fait qu'elles étaient venues de leur plein gré dans la "chambre" de l'ogre) des victimes. L'explication, bien que non nécessaire (pour rappel, chambre ne signifie pas "carte blanche") est simple  : la "chambre d'hôtel" de Weinstein était en réalité une "suite", soit l'équivalent d'un appartement. Il est relativement courant, pour une actrice (ou un acteur), de rencontrer un professionnel important (producteur, réalisateur ou autre) dans un tel environnement, en particulier en marge de manifestations professionnelles ou festivals - comme c'est le cas à Cannes ou Sundance.

Une actrice avait conseillé à une autre de rendre visite à l'ogre en parka

Scène 1. L'ogre attend l'intéressée en peignoir (comme l'oncle Dom) ou - histoire de corser l'intrigue - déjà nu.

Scène 2. Il réclame à l'actrice un massage ou lui en propose un. Ou alors, en plan B, propose à l'élue du jour de le regarder prendre sa douche ou barboter (avec diverses options) dans sa baignoire.

Le dialogue colle de près à l'action : quels que soient les efforts de la jeune femme (si elle a pu tenir Harvey à distance jusque là) pour rendre le tête-à-tête professionnel, Weinstein dévie.

Le petit film est tellement connu qu'une actrice, rapporte le Times, conseille à sa collègue de venir "en parka".

La parka n'est pas systématiquement suffisante. Et contrarier l'ogre a un prix : devenir, dans le milieu, une paria.

"En parler tout haut aurait eu un coût, expliquent Jodi Kantor et Megan Twohey. Un contrat avec Mr. Weinstein, c'était un accès privilégié à l'épicentre de l'argent, de la célébrité et des arts."

Harvey Weinstein Paid Off Sexual Harassment Accusers for Decades

Refuser les propositions (et tentatives) sans contrarier celui qui peut faire et défaire une carrière : voilà le challenge auquel sont confrontées les nombreuses "invitées" d'Harvey Weinstein.

D'après Jodi Kantor et Megan Twohey, des "douzaines d'employés", y compris des cadres, étaient au courant de ces pratiques.

Combien les ont mises en question ? Très peu, d'après le New York Times. Il y avait, écrivent les deux journalistes, un "code du silence" - il figurait même dans les contrats.

Notez tout de même qu'une figure se détache, parmi les employés (et employé.E.s) "silencieux" de Weinstein : celle de son assistante du temps de Miramax, Zelda Perkins.

Elle s'éleva - par-delà ses 25 ans et sa silhouette menue - contre le traitement abusif réservé à ses collègues femmes.

Zelda Perkins fut la seule employée d'Harvey à s'élever frontalement contre ses pratiques

Un vrai Spartacus, Zelda Perkins. Je parierais que l'ogre a ressenti un certain respect pour sa franchise et son courage... respect certes relatif (un ogre est un ogre), mais respect tout de même.

Nous reparlerons de Zelda plus tard.

Quant aux victimes, leur parole était prise en tenaille lors de divers arrangements financiers... comprenant aussi une clause de "silence" (et Zelda elle-même dut s'y soumettre).

Et puis, l'ogre, ajoute le Times, savait se montrer "généreux" - et même "charmant".

"Charmant", oui : le mot revient beaucoup. Ici, je ne me réfère pas à l'article du Times, mais à plusieurs descriptions livrées par des accusatrices de Weinstein, comme Léa Seydoux, Louisette Geiss - ou l'actrice, réalisatrice et productrice Lupita Nyong'o, qui témoignera également de plusieurs tentatives de pression de l'ogre - mais aussi de son charisme indéniable :

"Il était charmant et drôle, une fois de plus (...) Mes amis [ndlr : deux amis hommes] étaient également charmés par Harvey (...) C'était une brute, mais il pouvait être vraiment charmant, ce qui était désarmant et déconcertant", se souvient-elle. 

"Opinion" de Lupita Nyong'o sur Harvey Weinstein, New York Times, 19/10/2017

Ce trait est confirmé par d'autres femmes, non victimes, comme Meryl Streep (on s'en doutait - si "Dieu" ne la charme pas, qui peut le faire ?) ou la rédactrice en chef de Vogue, Emily Sheffield.

"Il était attentif, gentil. J'étais charmée au plus haut point par l'énergie et l'enthousiasme qui se dégageaient de lui et qui passaient outre le côté moins engageant de son corps en surpoids et de son visage grêlé par des cicatrices d'acné ; j'étais éblouie."

Emily Sheffiled, 12/10/2017, dans l'Evening Standard

La journaliste Lynn Hirschberg souligne ce trait, elle aussi :

"Il est terriblement séducteur, dit-elle. Sur ses gardes et agressif un moment, badin et affectueux l'instant suivant."

Dans son (long) article pour le New York magazine, le 10 octobre 1994

L'entourage professionnel de l'ogre savait néanmoins de quelle façon coléreuse et autoritaire - voire coercitive - pouvait se briser le "charme".

Le Times cite par exemple le témoignage d'Ashley Judd :

“Je lui ai dit non, de multiples façons, à de multiples reprises, et il revenait chaque fois vers moi avec une nouvelle demande. C'était ça, ce constant marchandage, ce marchandage oppressant."

Kantor et Twohey mentionnent aussi une autre victime présumée, Rose McGowan. Rose aurait selon le Times conclu, en 1997, à 23 ans, un accord de "pacification" d'un montant de 100.000 $ avec Weinstein. Au moment de la sortie de l'article (soit le 5 octobre 2017), l'héroïne de la série Charmed et de Scream se refusait néanmoins à tout commentaire (ça ne durera pas).

L'article du Times cite, pour finir, un cas plus récent - assorti d'un rapport à la Police rapidement étayé de preuves (enregistrement audio durant lequel Weinstein admet les faits) : "l'affaire" du mannequin italien Ambra Battilana.

En mars 2015, celle-ci avait rendez-vous avec Harvey dans son bureau privé du TriBeCa, à New York.

Weinstein aurait alors, sans le consentement d'Ambra, "agrippé ses seins après avoir demandé s'ils étaient naturels" et aurait glissé les mains sous sa jupe.

Pause un instant, si vous voulez bien.

Battilana, il faut que je vous la présente : c'est une battante, comme Zelda Perkins.

Invitée à 18 ans avec un cachet alléchant à une soirée "bunga bunga" de Silvio Berlusconi, Ambra, sacrée Miss Piémont 2010, fait demi-tour dès qu'elle réalise la présence de jeunes filles mineures - et dénonce les organisateurs et "pourvoyeurs" de la sauterie auprès de magistrats italiens.

Cinq ans plus tard, confrontée aux avances forcées de Weinstein, elle fait de même demi-tour, et rapporte les faits à la Police.

Chargée de jouer la "taupe" en retournant dans l'antre de l'ogre avec un micro portatif, elle accepte. Et pousse habilement le "mogul" à admettre non seulement ses actes de la veille, mais le fait qu'il a fréquemment ce type de comportement avec d'autres femmes.

"J'ai l'habitude de [faire] ça", lui dit l'ogre.

Le procureur de New York, Cyrus Vance Jr., décide néanmoins l'abandon des charges "faute de preuves".

Et son refus public, Ambra le paye cher : sa carrière de mannequin est démolie et elle est mise en cause par des "sources anonymes" dans les médias. Au final, comme Zelda, elle n'a d'autre choix que capituler, et signe, elle aussi, un accord financier avec Weinstein.

Quant à Cyrus, il reçoit en 2015 un don de 10.000 dollars pour soutenir sa campagne de réélection. Le généreux donateur est... David Boies, avocat de... Harvey Weinstein.

Pssst... et au fait, Cyrus Vance Jr. ... le nom vous évoque-t-il une autre affaire ? Si oui, bien joué ! L'affaire du Sofitel à New York - exactement. Cyrus ("Cy" pour les amis - prononcez "Saï") était le procureur qui, en 2011, avait jugé les propos tenus par la plaignante d'alors, Nafissatou Diallo, non crédibles, et avait décidé d'un abandon des charges contre Strauss-Kahn.

Le monde est petit...

Harvey est décrit comme ayant une double personnalité, façon Jekyll / Hyde. Côté Jekyll, le charme, la passion, l'enthousiasme. Côté Hyde, la contrainte, l'emprise, le harcèlement. Harvey admet d'ailleurs lui-même tenter de "conquérir [ses] démons". Mais Jekyll peut-il "conquérir" Hyde ?

Harvey Weinstein, interrogé, nie la plupart des accusations portées contre lui et réfute les témoignages. Il admet simplement :

"J'ai pris conscience du fait que je me suis comporté dans le passé d'une façon qui a causé beaucoup de souffrance à des collègues, et je demande pardon pour cela. Bien que j'essaie de m'améliorer, je sais que j'ai un long chemin à parcourir."

Note transmise au New York Times par Harvey Weinstein l'après-midi du 5 octobre 2017

Le chemin promet en effet d'être long, puisque sa conseillère juridique elle-même (Lisa Bloom) compare la mentalité d'Harvey à celle d'un "vieux dinosaure".

 

Sa conseillère juridique compare Harvey à un "dinosaure"

Le "dinosaure", quant à lui, précise au Times qu'il a commencé à se faire accompagner par des thérapeutes afin de régler ce "problème" et qu'il prévoit de prendre un congé pour se concentrer sur ce "travail".

Notons que la maman, Miriam, tellement émue chaque fois qu'elle voyait sur un écran se projeter le logo de Miramax (la première compagnie des deux frères) et qui disait de ses garçons : "Ils l'ont mérité, ils travaillent si dur", n'assistera pas à la déchéance de son aîné : elle est morte 11 mois avant que Jodi et Megan ne signent leur article - le 2 novembre 2016, à l'âge de 90 ans.

Après ses excuses de la veille, Harvey entame un rétropédalage : il nie.

Son avocat, Charles Harder, menace de porter plainte pour diffamation.

Le 08 octobre 2017, Harvey - officiellement en "congés" - est renvoyé de sa propre compagnie par son conseil d'administration pour "violation de son code de conduite". Il ne commente pas.

Pour sa part, Bob le "frère tranquille", comme il aimait se définir en 2011, reconnaît l'existence d'un "problème" et estime que son aîné doit "recevoir l'aide de professionnels".

Des "problèmes", la Weinstein Company n'en manquera pas : Harvey, qui détenait 22 % des parts, quitte le bureau - en plus d'être démis de ses fonctions exécutives... mais cela ne suffit pas à rompre l'engrenage que le scandale a déjà déclenché.

Bientôt, le nom même de la compagnie - rachetée par la Lantern Capital et rebaptisée Lantern Entertainment - disparaîtra.

Le 10 octobre, nouveau coup de tonnerre. Cette fois-ci, il émane du New Yorker. L'article est signé Ronan Farrow, qui s'appuie sur la parole de 13 femmes : "Des avances insistantes à l'agression sexuelle : les accusatrices d'Harvey Weinstein racontent leur histoire."


Ici, ouvrons une nouvelle parenthèse : qui est Ronan Farrow, le signataire de ce second brûlot sur Weinstein ?

Satchel Ronan O'Sullivan Farrow est né le 19 décembre 1987 à New York. Il est l'unique enfant biologique de deux parents célèbres, à l'époque au sommet de leur gloire : le réalisateur Woody Allen et la comédienne Mia Farrow.


Pour la petite histoire, Mia Farrow, mariée successivement à Frank Sinatra et André Prévin avant de former un couple en union libre, douze ans durant, avec Woody Allen (dont elle divorce en 1992), a eu quatre enfants biologiques, et en a adopté onze autres.

Trois de ces 14 enfants feront, adultes, la une des médias :

  • Soon-Yi Previn, originaire de Corée du Sud et adoptée à l'âge de 8 ans par Mia et son second époux, André Previn, a fait les gros titres à l'âge de 27 ans, en décembre 1997, du fait de son mariage avec l'ex-compagnon de sa mère adoptive (Woody, donc, si vous suivez bien). L'union fut d'autant plus critiquée que leur relation aurait débuté (selon Woody, sous forme - je le cite - "d'amourette") alors que Soon-Yi était étudiante... et que Woody fréquentait encore Mia. La découverte, pour la compagne (ou ex-compagne selon la version d'Allen et Previn) - et mère adoptive - fut pour le moins choquante : elle découvrit des photos érotiques de sa fille, âgée de 21 ans alors, dans l'appartement de Woody Allen. Beau-papa (qui ne l'était guère selon Soon-Yi) avait alors 56 ans. La suite a des allures de Guerre des Rose... à laquelle les enfants se trouvent vite mêlés.
  • Dylan Farrow, née en juillet 1985, est l'une des deux enfants (avec un garçon nommé Moses) adoptés conjointement par Mia Farrow et Woody Allen. Et, de ce fait, l'une des trois enfants (avec Moses et Ronan) dont le couple, déchiré, se disputera la garde. A 28 ans, elle fera une révélation fracassante : son père (toujours Woody, nous sommes d'accord) aurait abusé d'elle, petite fille. L'histoire remonte à l'été 1992 - soit une petite huitaine de mois après la découverte par Mia des polaroids compromettants de Soon-Yi. Le couple est séparé, mais les 3 enfants voient toujours leur père. Le 4 août, Mia reçoit un appel téléphonique inquiétant : une baby-sitter, Alison Stickland, aurait surpris Woody Allen agenouillé devant Dylan, 7 ans, assise dans le sofa. Le visage d'Allen était orienté vers le corps de l'enfant (plus précisément son giron), d'une façon qui lui a semblé anormale. Mia questionne sa fille, qui révèle que Woody se serait livré à des attouchements sur elle. Les faits sont évoqués lors du procès pour la garde parentale, en 1993. Le juge les requalifie en "comportements inappropriés". Woody ne pourra plus approcher Dylan - toute charge est néanmoins abandonnée. Nous n'allons pas, ici, nous attarder plus sur ces évènements, ni sur leurs suites (pour la bonne raison que nous y reviendrons dans la 3ème partie de ce dossier : #MeToo - les femmes rompent le silence), mais retenez que ce possible abus aura un impact fort dans la vie, non seulement de Dylan (et d'Allen), mais d'un troisième protagoniste, très jeune à l'époque :
  • Ronan Farrow, après la séparation houleuse de ses parents et le procès - tout aussi houleux - pour la garde parentale ne verra plus qu’épisodiquement son père (et plus du tout à l'âge adulte), et prendra résolument le parti de sa mère et de sa sœur Dylan. Quelques mois après que celle-ci, adulte, ait rompu le silence en 2013 dans un article de Vanity Fair, sur les faits passés, Ronan, 26 ans, profite de l'hommage rendu à son père en janvier 2014 pour faire écho, dans un tweet, aux allégations de sa sœur : "J'ai raté l'hommage rendu à Woody Allen. Ont-ils inclus la partie où une femme a confirmé publiquement avoir été abusée à l'âge de 7 ans, avant ou après Annie Hall ?". Et quand Dylan, en février 2014, s'expose une seconde fois au vitriol des fans de son célèbre père et d'une partie de la presse dans une Lettre Ouverte au New York Times, Ronan fait corps avec elle, de nouveau.

Reprenons le fil de notre parenthèse : Ronan, donc...

Ronan porte en premier prénom le surnom du joueur de baseball préféré de son père (Woody Allen est fan de baseball), Leroy Robert Paige, dit "Satchel" Paige. Il se défait néanmoins de ce prénom et se fait appeler Ronan Farrow.


Chronologie (attachez vos ceintures, l'homme est un TGV vivant !)

➤ Ronan, qui s'ennuie ferme sur ses devoirs d'école, suit une scolarité accélérée. C'est le genre d'enfant "super nerdy" (comme il se décrit lui-même), curieux de tout, extrêmement sensible aux inégalités et à la souffrance (plusieurs de ses frères et sœurs adoptifs sont porteurs de pathologies lourdes ou handicaps - notez que Mia fut elle-même atteinte, enfant, de poliomyélite). Introverti, il préférait passer ses récréations dans la salle de classe, avec ses profs.

➤ À 11 ans (oui... 11 ans), l'enfant "nerd", toujours pressé, entre à l'école supérieure de Bard et, à 15 ans, en ressort diplômé en philosophie et biologie.

➤ De 14 (oui) à 22 ans, il est porte-parole de l'UNICEF.

➤ Entre 17 et 19 ans, il se rend au Liberia, en Angola et au Soudan avec sa mère, et aussi au Darfour, déchiré par la guerre civile. Il interroge des enfants-soldats et écrit leur histoire pour divers journaux prestigieux.

➤ À 17 ans, lors d'un voyage au Soudan, Ronan contracte une infection osseuse dans une jambe : il devra endurer plusieurs chirurgies et passera quatre années en fauteuil roulant et sur des béquilles - mais pour son cerveau, ce n'est pas un frein.

➤ La même année, il intègre l'université de Yale et est admis, à la fin de ses études de Droit, au barreau (ordre professionnel des avocats) de New York. Le souvenir qu'il laisse : un garçon remarquablement jeune, très apprécié, et "d'une force intérieure exceptionnelle" (selon sa directrice de thèse Amy Chua).

"Pendant des années, je n'ai pas pu porter de pantalon, parce que j'avais ces gigantesques cercles de métal qui tenaient les os [de ma jambe] ensemble. Alors je devais porter des Hammer Pants (ndlr : leggings informes, bouffants en haut et serrés en bas). (...) Ce n'était pas génial pour vivre la vie et les sorties d'un garçon normal", a-t-il confié.

Ronan Farrow, The Hollywood Prince Who Torched the Castle, Marisa Guthrie , THR

➤ À 20 ans, il devient le conseiller aux affaires humanitaires de Richard Holbrooke, le « monsieur Afghanistan » de Barack Obama.

➤ À 21 ans, il intègre l'université d'Oxford grâce à l'obtention d'une bourse Rhodes et y étudie la science politique et les relations internationales - ou, selon d'autres sources, y passe un doctorat en philosophie... et qui sait, peut-être a-t-il fait tout cela !).

➤ Parallèlement (oui, vous avez bien saisi : en même temps !), après la mort de Richard Holbrooke, il devient conseiller de la secrétaire d'État Hillary Clinton (toujours dans le domaine de l'humanitaire international).

Entre 26 et 27 ans, il anime sa propre émission TV sur la MSNBC (filiale de la NBC) : le Ronan Farrow Daily.

➤ À 28 ans, il devient reporter d'investigation pour le groupe audiovisuel NBC. L'un de ses collègues (Ken Auletta, du New Yorker) lui reconnaît une grande qualité : l'écoute (attentive - sans jugement). "He's a great listener", dit-il.

➤ À 29 ans, armé de ses mots, il contribue à faire tomber le géant Harvey (et à faire trembler Hollywood).

➤ À 30 ans (l'année suivant le scandale Weinstein) il publie un essai décapant le mythe de la puissance américaine : War on peace (à ne pas confondre - note aux étourdis - avec le War and peace de Tolstoï) - que Calmann-Lévy publiera en France en mars 2019 sous le titre La guerre à la paix : la fin de la diplomatie et le déclin de l’influence américaine dans le monde.

➤ La même année, il s'ouvre publiquement sur son homosexualité et sur le couple qu'il forme avec l'un des principaux auteurs des discours d'Obama durant sa présidence : Jon Lovett.


Revenons un peu en arrière.

Alors qu'il a 25 ans, Mia Farrow lance une mini-bombe dans la vie jusque-là relativement préservée des médias de son fils : il serait "possiblement" ("possibly", selon l'expression de Mia) le fils, non pas de Woody Allen - père déclaré "biologique" de Ronan - mais de son premier mari, Frank Sinatra.

D'après Mia, elle et Frank avaient continué à se fréquenter des années après leur divorce. Pour la veuve de Sinatra (décédé en 1998), cette histoire est "a bunch of junk". "Ramassis d'ordures" ou pas, il y a un air de famille (ne serait-ce que ça) entre Ronan et le crooner italo-américain : même visage fin, même profil, même bouche charnue, même yeux bleus.

Ronan balaye les questions avec humour :

"Écoutez, nous sommes tous *possiblement* le fils de Frank Sinatra."

 

Ronan Farrow dans son fil Tweeter, le 2 octobre 2013

Et malgré sa prise de distance avec Woody, Ronan continue à le considérer comme son père :

"Indiscutablement, Woody Allen, d'un point de vue légal, éthique et personnel, a été un père au sein de notre famille."

Ronan Farrow, entretien avec Marisa Guthrie, THR, 10 janvier 2018

Le fait est que Woody a toujours contribué à subvenir aux besoins de son fils. Et bien que père et fils se soient peu revus, Ronan précise dans une interview accordée au Hollywood Reporter, qu'ils ont eu, occasionnellement, des contacts.


Notez au passage que son frère aîné Moses (conjointement adopté, comme Dylan, par Mia et Woody Allen) prendra, pour sa part, le parti de Woody (et dressera dans un billet de blog un portrait peu flatteur de Mia).


Il n'empêche : Ronan ne pardonne pas.

Ni le mariage de son père avec sa sœur (et belle-fille - d'un point de vue légal - de Woody Allen) Soon-Yi Previn, ni les abus présumés qu'il aurait commis sur son autre sœur (et fille légale de Woody... oui, je sais, c'est compliqué) Dylan.

À propos du mariage d'Allen avec Soon-Yi, Ronan Farrow saisit l'occasion de la fête des pères 2012 pour tacler, via son fil Twitter, le cinéaste :

"Bonne fête des pères - ou, comme on dit dans ma famille : Bonne fête des beaux-frères."

Il confie également - faisant allusion aux attouchements dont Dylan accuse Woody Allen :

" (...) mes antécédents familiaux ont probablement fait de moi quelqu'un capable de comprendre ce qu'est l'abus de pouvoir, dès mon plus jeune âge."

Entretien de Ronan Farrow avec le Hollywood Reporter, le 10/01/2018

Pour autant, cela a-t-il été facile pour Farrow de soutenir sans faille sa sœur ? Non.

Dans un article invité rédigé en 2016 pour le Hollywood Reporter, Ronan raconte qu'il a "travaillé dur" pour se distancier de son "histoire familiale, douloureusement publique". On peut comprendre à quel point il était important pour ce jeune homme doué et travailleur (il confie travailler jusqu'à 18 heures par jour), d'être reconnu pour son travail, plutôt que par des scandales familiaux repris en boucle par la "presse people".

" [C'est pour cette raison que] j'ai évité pendant des années de commenter les allégations de ma sœur et, quand j'y étais contraint, que j'ai cultivé la distance, limitant ma réponse à une ligne occasionnelle sur Twitter."

My Father, Woody Allen, and the Danger of Questions Unasked

Quand Dylan a pris la décision de réitérer ses accusations, Ronan travaillait sur un livre et une série télé. Ce nouveau scandale allait, évidemment, venir gangréner ces projets personnels.

"En premier lieu, j'ai supplié ma sœur de ne pas reparler de cela publiquement."

Et Ronan admet avoir "honte", aujourd’hui, de cette réaction initiale.

Ce qui a rapproché le jeune homme du combat de sa sœur - outre le fait qu'il "la croit" et lui a "toujours fait confiance" en tant que frère ?

Curieusement, ce sont les deux fonctions qui l'avaient jusque-là éloigné des ressacs de sa famille dysfonctionnelle : ses casquettes de reporter, et d'avocat.

"J'ai trouvé ses accusations crédibles", déclare-t-il.

Deux années plus tard, il explique :

"J'ai dû décider (...), quand ma sœur est restée ferme sur son choix de réitérer ses accusations, ce que, de mon côté, j'allais faire. (...) je sentais qu'il n'aurait pas été éthique de ma part de ne pas réagir. Et l'intensité de l'hostilité [à laquelle j'ai dû faire face] m'a donné un aperçu de ce à quoi beaucoup de [victimes] survivantes sont confrontées."

Entretien de Ronan Farrow avec le Hollywood Reporter, le 10/01/2018

"En vérité, ajoute-t-il, quand ma sœur a décidé pour la première fois de s'exprimer de façon publique, elle s'est adressée à de multiples journaux - la plupart ne voulaient pas publier son histoire."

Ronan Farrow, My Father, Woody Allen, and the Danger of Questions Unasked, The Hollywood Reporter, le 11/05/2016

Dans cette même colonne, Ronan s'insurge :

"Quand le New York Times a finalement publié l'histoire de ma sœur en 2014, le journal lui a accordé 936 mots, dans sa version en ligne (...) Peu après, le Times a accordé à son présumé agresseur un encart deux fois plus long, en première position de sa version papier."

 

Farrow conclut :

"(...) C'était un rappel brutal de la façon bien différente dont notre presse traite les accusatrices vulnérables et les hommes puissants qui sont accusés."

L'avocat et journaliste prend alors le parti de "parler plus ouvertement [de sa sœur]" dans les médias (sociaux et classiques). En parallèle, il accorde aussi plus d'importance à ses propres choix de couvrir ou non "certains faits d'agressions sexuelles".

Selon lui, si respecter la présomption d'innocence est fondamental, ("cela devrait toujours être souligné", dit-il), "ce n'est pas une raison pour réduire au silence les victimes [et] ne pas enquêter sur les allégations."

Ronan Skywalker affronte Dark Harvey dans une guerre du monde des étoiles


Affronter Harvey Weinstein ne sera pas une mince affaire non plus.

À l'époque où Farrow débute son enquête, il est reporter pour la NBC. Et il travaille sur un article dénonçant la pratique du "casting couch" - c'est-à-dire la "promotion canapé" appliquée à l'industrie du théâtre et de l'audiovisuel (télé, cinéma).

Ronan avait en tête un dossier plus complet (et brûlant... on en reparlera dans notre dernière partie des Ogres d'Hollywood), mais le directeur de l'information de la NBC à l'époque - Noah Oppenheim (occasionnellement scénariste... à Hollywood) - l'oriente vers le "casting couch", uniquement.


Dans la conversation qui s'ensuit, Noah mentionne les récents tweets de l'actrice américaine Rose McGowan (ancienne tête d'affiche du film Scream et de la série Charmed, qui a par la suite tenu principalement des petits rôles, comme la colocataire de Betty, dans l'adaptation cinématographique du Dahlia Noir).

En octobre 2016, en réponse au hashtag « #WhyWomenDontReport » lancé à l'origine au sujet de Trump, McGowan affirme dans un tweet avoir été violée par un puissant dirigeant d'Hollywood.

"C'est un secret de Polichinelle à Hollywood et pour les médias", écrit-elle, "et ils m'ont traînée dans la boue alors qu'ils adulaient mon violeur."

Et Rose McGowan, si elle ne cite pas de nom, laisse un indice : son "ex" aurait vendu "leur film" à son "violeur".

L'ex en question : le réalisateur Robert Rodriguez. Le film : Grindhouse - un film d'horreur coréalisé en 2007 par Tarentino (tiens, le monde est petit) et Rodriguez, et produit par la... Weinstein Company (Hollywood est un mouchoir de poche).

À la suite d'autres journalistes, Farrow est rapidement aiguillé sur la piste de Harvey Weinstein, et découvre qu'à de nombreuses reprises, l'omnipotent Harvey aurait eu des comportements pour le moins inappropriés avec les femmes.

Cette conduite abusive était-elle connue du microcosme hollywoodien ?

La réponse est OUI - sans conteste.


En 2013, l'auteur et comédien Seth McFarlane avait fait rire le public de la cérémonie des Oscars (composé de grands noms et professionnels d'Hollywood) en félicitant d'une curieuse manière les cinq jeunes actrices en lice pour le prix du meilleur second rôle : "Félicitations (...), vous n'aurez plus besoin de faire semblant d'être attirées par Harvey Weinstein", leur dit-il. Personne, à l'époque, n'eut besoin de sous-titre - parce que "tout le monde savait" (ce refrain reviendra souvent, vous verrez : "Everybody knew.")

Plus loin en arrière, en 2005, une journaliste télé demande à Courtney Love (la chanteuse guitariste, veuve de Kurt Cobain) ce qu'elle conseillerait à une actrice désirant se lancer à Hollywood. Là, Courtney hésite, se tourne vers une personne non visible sur l'image, lui dit : "Je vais me faire lyncher, si je dis ça...", puis se lance : "Si Harvey Weinstein vous invite à une fête privée au Four Seasons, n'y allez pas."

Si "tout le monde savait", pourquoi aucune tornade - ni juridique, ni médiatique - n'a-t-elle encre balayé le chemin pavé d'or du magnat Weinstein ?

Farrow, déjà sensibilisé à la question de par son histoire familiale (comme on l'a vu) ne va pas tarder à le comprendre.

En janvier 2017, il persuade Rose McGowan de lui accorder une interview.

En avril 2017, il obtient l'enregistrement du NYPD, daté de 2015, dans lequel Weinstein avait admis devant Ambra Battilana Gutierrez "avoir l'habitude" de toucher des femmes - avec ou sans leur consentement.


Ronan apprend qu'Ambra, en 2015, à la suite de sa déposition et de sa collaboration avec la Police (et au rejet des charges par Vance), avait fait l'objet d'une campagne de décrédibilisation si violente qu'elle finit par signer un accord avec Harvey Weinstein (ndlr : et qu'elle dut quitter les États-Unis).


En mai 2017, Farrow rencontre une ancienne employée de Weinstein, Emily Nestor (mentionnée plus haut), à Berverly Hills.

"J'étais sur mes gardes, a-t-elle dit. (...) C'est difficile de faire confiance aux journalistes. Mais [Ronan] est tellement authentique. Il a une capacité d'empathie étonnante."

Emily Nestor à Marisa Guthrie, The Hollywood Reporter, le 10/01/2018

À ce stade de l'enquête, Farrow va expérimenter la force de pression d'Harvey Weinstein. Jusque-là, il n'avait eu avec lui que quelques échanges plaisants à des cocktails. Maintenant, une autre machinerie, beaucoup plus lourde, va se mettre en branle :

D'abord, l'avocat de Weinstein le menace d'un procès - comme Farrow l'expliquera à Stephen Colbert dans son Late Show, sur CBS.

Puis divers "intermédiaires" de Weinstein se relayent pour l'effrayer.

Des interlocuteurs  essayent de l'intimider par téléphone. Dès que Ronan sort de son appartement, des hommes le suivent.


"J'avais de plus en plus peur pour sa sécurité", a avoué sa mère, Mia Farrow.

 

Tout au long de son enquête sur Weinstein, des hommes mystérieux suivent Ronan Farrow


Parallèlement, Rose McGowan, qui avait confié à Ronan avoir été violée au festival de Sundance par Weinstein, est rappelée à l'ordre par les avocats du producteur : vingt ans plus tôt, alors que son entourage professionnel lui conseillait le silence, elle avait accepté un accord écrit d'un montant de 100.000 $ avec Weinstein. Elle avait parlé à Ronan - elle se désiste.

La pression s'accentue. Hillary Clinton, qu'il devait interviewer dans le cadre de la préparation de son livre, War on peace, annule leur rendez-vous lorsqu'elle apprend que Farrow enquête sur les allégations émises à l'encontre de Weinstein.

À la mi-août 2017, c'est au tour de la NBC de lâcher Ronan : la chaîne considère désormais que le sujet du "casting couch" - qui s'est (trop ?) recentré sur Harvey Weinstein - n'est pas prêt à être diffusé.

Rich McHugh, producteur qui travaillait aux côtés de Farrow, a révélé dans le New York Times que des cadres "parmi les plus haut placés" de la chaîne avaient tout fait pour stopper l'enquête.

Parmi eux, l'avocate-conseil adjointe de la NBC, Susan Weiner, aurait menacé de poursuivre juridiquement Ronan Farrow s'il continuait à enquêter sur Harvey Weinstein, d'après le Daily Beast (NBC a nié).

McHugh a considéré ces comportements comme une "grave violation de l'intégrité journalistique".

Ce même mois d'août 2017, Farrow et Rich doivent partir à Los Angeles, rencontrer une femme qui - sous couvert d'anonymat - témoignera avoir été violée par Weinstein. La volte-face de la NBC les prive de micros et de caméra - et d'une équipe. Ronan financera tout, dès ce moment-là, par lui-même.

Dès son retour, estimant que rendre publiques ces allégations ne peut tarder plus, Farrow propose son sujet au New York Times : le journal, contrairement à la NBC, estime que la matière est suffisante, et le sujet prêt. L'article - un long article, solidement étayé, de 8.000 mots - est publié le 10 octobre, soit cinq jours après la sortie de l'audacieux brûlot de Kantor et Twohey.


Quels éléments nouveaux concernant ce qui devient "l'affaire Weinstein" l'article de Farrow rend-il publics ?

Pour commencer, Ronan se base sur les témoignages de 13 femmes que Weinstein aurait (gardons le conditionnel) agressées sexuellement, "entre les années 90 et 2015". Parmi elles, 3 font état d'un viol (fellation ou cunnilingus forcés ou rapport complet par voie vaginale) et 4 mentionnent que le producteur s'est exhibé - et dans certains cas masturbé - devant elles. Enfin, Weinstein aurait touché le corps de 4 autres femmes sans leur accord - ce qui peut être, légalement, considéré comme une agression. 16 employés (ou anciens employés) de Weinstein appuient les allégations de ces 13 femmes.

Le journaliste mentionne les rumeurs, qui "couraient" depuis longtemps, et le "secret de Polichinelle" - ce fameux "tout le monde savait" (vous vous souvenez ?). Il explique aussi le silence :

"Trop peu de personnes voulaient parler, moins encore laisser un reporter mentionner leur nom, et Weinstein et ses associés se sont appuyés sur des "clauses de silence", des pots-de-vin et des menaces de poursuites juridiques afin de réduire leurs témoignages au silence."

From Aggressive Overtures to Sexual Assault: Harvey Weinstein's Accusers Tell Their Stories, 10/10/2017, (date de la première diffusion en ligne), The New Yorker

16 employés ou ex-employés ont affirmé à Ronan Farrow que les pratiques d'Harvey étaient "largement connues" aussi bien de Miramax que de la Weinstein Company.

Dans son article du 23 octobre pour le New Yorker, Ronan Farrow cite le témoignage de 13 femmes qui accusent Harvey Weinstein

Ces employés ont été les témoins, directs ou indirects, d'avances sexuelles non désirées et/ou d'attouchements de la part de Weinstein lors d'évènements et rendez-vous professionnels.

Tous ont dénoncé devant Ronan une "culture de la complicité" - certains fermant les yeux sur les agissements d'Harvey, d'autres l'aidant.

Plus grave, une cadre a expliqué comment ses collègues et elle-même servaient de leurre à Harvey Weinstein : le producteur invitait une femme qu'il convoitait à se joindre à une réunion quelconque, où étaient présents des employés - puis très vite, congédiait les employés, et restait en tête à tête avec la femme.

Note : Dans un communiqué, le 10 octobre 2017, la Weinstein Company a nié avoir eu connaissance de tels procédés - et, a fortiori, les avoir couverts.


La première des 13 "accusatrices" (évitons de temps à autre le stigmatisant "présumée victime") que mentionne Ronan est l'actrice et réalisatrice italienne Asia Argento.

Avez-vous visionné la scène d'agression sexuelle d'Anna, l'héroïne de son premier long-métrage, Scarlet Diva - tourné en 2002 ?

Tout y est : l'actrice vulnérable, des rêves plein la tête, le producteur puissant, l'assistante complice (ou agente), le massage...

Si oui, la mention d'Argento parmi les victimes présumées de l'ogre Harvey ne vous surprendra guère. Les faits (là, on se réfère aux déclarations d'Argento, pas à son film - même si les récits sont, de façon troublante, similaires) se seraient déroulés à Cannes en 1997, alors qu'elle avait 21 ans. "Ce festival était son terrain de chasse", a clamé l'actrice, devant le parterre d'invités du 71ème Festival de Cannes, en mai 2018.

Voici comme les faits se sont déroulés selon Asia : Alors qu'elle est invitée avec un réalisateur (qui a nié par la suite l'avoir accompagnée) à une soirée organisée par Miramax à l'hôtel du Cap-Eden-Rock, elle est surprise de se retrouver dans une suite vide : celle de Weinstein. Le réalisateur explique qu'ils sont arrivés en avance, et la quitte. Weinstein se montre attentionné et loue le travail d'Asia, puis disparaît et revient en peignoir, avec un flacon de lotion, et lui demande de le masser. Elle dit, après coup, s'être sentie "stupide" d'avoir accepté, mais elle accepte. La suite est rapide : alors qu'elle lui dit clairement "non", à plusieurs reprises, il soulève sa jupe et écarte ses jambes.


Le rapport de force est fortement déséquilibré. Rappelons la stature de géant d'Harvey Weinstein : 1m83 et 130 kg - alors qu'Asia mesure 1m68 pour 60 kg. "Il me terrifiait, il était si énorme", s'est-elle remémoré, devant Farrow.

"Weinstein, [rapporte Farrow] a pratiqué un cunnilingus de force sur elle (...) si elle n'en a pas parlé, depuis vingt ans, c'est parce qu'elle craignait que Weinstein ne 'l'écrase'. 'Je sais qu'il a écrasé beaucoup de gens', a dit Argento."

Ronan Farrow, From Aggressive Overtures to Sexual Assault: Harvey Weinstein's Accusers Tell Their Stories, 10/10/2017

Asia dit que la différence entre elle-même et son héroïne, Anna Battista, c'est qu'Anna se débat et s'enfuit, alors qu'elle n'a fait ni l'un ni l'autre. "Je ne l'ai pas fait, dit-elle, et par conséquent, je me sens responsable."

Pour toujours, à l'écran, l'héroïne d'Argento courra, laissant derrière elle son agresseur faible, nu, ridicule - pour toujours, dans le film de sa mémoire, Asia restera assise sur le lit, défaite, comme ses vêtements, le visage barbouillé de maquillage.

"Si j'avais été une femme forte..." dit-elle. À Ronan, elle évoque un "trauma" : “Son corps, sa présence, son visage, me ramènent à cette gamine que j'étais , à 21 ans. Quand je le vois, cela me fait me sentir petite et stupide et faible."

Weinstein a-t-il vu le film d'Asia Argento, sorti 3 ans après les faits ? Oui. Il se reconnut, et trouva la scène "très drôle". Asia ajoute qu'il admit aussi être "désolé pour ce qu'il s'était passé" alors.


Savez-vous que rompre le silence aura coûté cher à Asia ?

Lors d'un discours prononcé le 12 avril 2018 au Lincoln Center, à New York (et traduit par Libération), elle dira avoir été traitée de "pute, menteuse, traîtresse, opportuniste". "On a souillé ma réputation, déformé mon histoire et dénigré ma crédibilité (...) non seulement j’avais demandé à être violée mais (...) j’en avais tiré bénéfice. Ce qui m’était arrivé n’était pas un viol mais de la prostitution. "  Asia Argento - Tribune, Libération, 17/04/2018 Elle a aussi, comme plusieurs autres femmes (et comme Ronan) parlé d'intimidations et de menaces - on y reviendra.

Notez que : Trois éléments rendent cette situation particulièrement complexe : 1. Argento, après avoir tenté de stopper verbalement Weinstein, aurait, de guerre lasse, feint le plaisir, pour se débarrasser de ses assauts. 2. Le viol allégué par Argento fut suivi de relations épisodiques consenties entre la victime et son agresseur : "Après le viol, il avait gagné", avait confié l'actrice à Ronan. 3. Argento a vécu un retournement des rôles, l'année suivante, lorsque l'acteur américain Jimmy Benett l'a accusée de viol, à son tour : Asia aurait abusé de lui en 2013, alors qu'il avait 17 ans (et elle 37). Les faits allégués - qui concernent donc un mineur - seront développés en dernière partie du dossier Les Ogres d'Hollywood.


À plusieurs reprises, Farrow a noté la même mécanique implacable : rendez-vous prétendument professionnel qui se transforme rapidement en offensive libidinale ; le forcing, malgré un refus clair ; puis l'abus - à la fois sexuel et de pouvoir. Ensuite, la honte et le sentiment d'impuissance de la victime, qui renonce à porter plainte et joue le jeu, ensuite, de l'agresseur : faire comme si tout cela était anodin.


Le second nom mentionné dans l'article du New Yorker est celui de Lucia Evans : à 20 ans, elle est approchée par Harvey dans un club de New York, en 2004.

Étudiante, elle rêve de devenir actrice. Le producteur, au faîte de sa puissance, lui parle d'opportunités professionnelles et lui demande son numéro de téléphone. Il l'appelle et ils conviennent d'un rendez-vous en journée dans les bureaux de Miramax.

Le bâtiment est bondé, mais la pièce où la reçoit Weinstein est vide. Evans trouve Weinstein, lors de ce tête à tête, "effrayant". Le géant souffle le chaud et le froid, la mettant tour à tour en confiance et très mal à l'aise.

Juste après avoir mentionné diverses ouvertures professionnelles, il contraint Lucia à une fellation.

Comme Argento, Evans tente de se dégager. Comme elle, elle dit "non", à plusieurs reprises. Comme elle, elle regrette après coup de ne pas s'être battue, débattue "plus fort".

Comme Asia, elle renonce - "capitule".

“J'ai capitulé, en quelque sorte. Dans cette histoire, c'est le plus horrible, et c'est à cause de cela qu'il a été en mesure de faire ce genre de choses depuis si longtemps à tant de femmes : les gens capitulent, et ensuite ils ont le sentiment que c'est leur faute."

Lucia Evans à Ronan Farrow, From Aggressive Overtures to Sexual Assault: Harvey Weinstein's Accusers Tell Their Stories, 10/10/2017

Et - à l'instar d'Asia Argento - il suffit à Lucia de croiser son agresseur pour se sentir projetée en arrière, comme si elle revivait les perceptions de ce moment qu'elle a "enfermé dans un coin de [sa] tête" :

“[En le revoyant, des années après], raconte-t-elle, je me souviens avoir ressenti des frissons tout le long de ma colonne vertébrale, juste en le regardant. J'étais tellement épouvantée. Je fais des cauchemars où il est présent, depuis ce jour."

Lucia Evans à Ronan Farrow, From Aggressive Overtures to Sexual Assault: Harvey Weinstein's Accusers Tell Their Stories, 10/10/2017

Et Harvey ? Harvey, semble-t-il... rien.

"Pour lui", dit Evans, c'était juste "un jour comme les autres". Il paraissait, selon elle, n'éprouver "aucune émotion". C'est Evans qui culpabilise : "Je me dégoutais", dit-elle à Ronan.

Cet évènement, selon Lucia, a eu dans sa vie un terrible impact : "troubles alimentaires", relations "ruinées", répercussions sur ses études, pensées suicidaires.

Elle aura, au passage, renoncé à son rêve de devenir actrice.


Deux actrices auraient, elles, échappé de justesse aux appétits envahissants de l'ogre : Mira Sorvino et Sophie Dix.

Pour les amateurs de films de gangsters, signalons que Mira est la fille de Paul Sorvino, le Cicero des Affranchis de Martin Scorsese. Elle-même eut un début de carrière remarqué dans Maudite Aphrodite de Woody Allen (son rôle lui valut, en 1995, un Oscar), et tint deux ans plus tard le rôle principal du film Mimic, produit par Miramax (rappelez-vous : l'épisode Harvey / del Toro). Elle fut aussi, du temps de Miramax, la petite amie de Tarentino.

Harvey l'aurait poursuivie de ses ardeurs : quelques semaines après une tentative de massage avortée (par un refus de Mira), il se présenta chez elle, confia-t-elle à Ronan, en pleine nuit.

Mira Sorvino n'avait que son chihuahua pour la défendre, à plus de minuit, contre Weinstein

N'ayant pour la défendre qu'un croisé chihuahua, l'actrice bluffa : elle attendait la visite de son "nouveau boyfriend". L'ogre fit demi-tour, dit-elle, "dépité".


Sophie Dix, quant à elle, s'était confiée au Guardian, dix jours avant que ne sorte l'article du New Yorker : jeune comédienne britannique de 22 ans, elle s'apprêtait à partager la vedette de The Advocate, en 1990, avec Colin Firth (vous savez, le séduisant taiseux à l'affreux pull rouge de Bridget Jones et roi bégayant du Discours d'un roi), et Weinstein l'avait invitée à visionner des rushes dans sa suite. Elle s'y rendit, "naïvement" dit-elle.

À peine entrée dans la chambre d'hôtel, l'ogre la poussait sur le lit, "tirant sur ses vêtements". Elle réussit à lui échapper et s'enferma à clé dans la salle de bains.

Lorsqu'elle en sortit, déterminée à "tenter de s'enfuir", elle trouva Harvey "debout, en train de sa masturber" face à elle.

Elle considère ce jour comme le plus "dévastateur" de sa vie et de sa carrière - qui fut ensuite, estime-t-elle, "ruinée".


Ronan reprend, lui aussi - quoique plus brièvement - son témoignage.


Note en marge : Firth, le partenaire à l'écran de Dix, se reprochera, vingt-six ans plus tard, de n'avoir pas agi :

“Elle m'avait dit qu'elle avait eu une entrevue pénible avec Harvey Weinstein. Je ne pense pas qu'elle avait précisé tous les détails horribles que j'ai lus dans son interview [26 ans plus tard]. Mais je me souviens qu'elle était profondément affectéeÀ ma grande honte, j'ai surtout exprimé de la sympathie. Je n'ai pas agi", a-t-il regretté.

Colin Firth expresses shame at failing to act on Weinstein allegation, 13/10/2017, The Guardian

Quant à Paul Sorvino, le père de Mira, il a eu une réaction digne des Affranchis de Martin Scorcese en apprenant (par le biais de l'article de Ronan) que l'ogre Harvey avait tenté de croquer Mira puis saboté sa carrière d'actrice : "Si j'avais su ça, a grondé Paul, interpellé en janvier 2018 par les paparazzi de TMZ, [Weinstein] ne serait plus en état de marcher. Il serait en fauteuil roulant."

Mira avait senti un "froid" professionnel s'installer autour d'elle, après le stratagème dont elle avait usé pour faire faire demi-tour à Weinstein.

Peter Jackson, le réalisateur du Seigneur des anneaux, confirmera cette impression en décembre 2017 à Fairfax New Zealand : Harvey, via Miramax, l'aurait, en 1998, dissuadé d'engager Mira Sorvino et Ashley Judd sur sa trilogie car c'était soi-disant un "cauchemar" de travailler avec ces deux actrices.



Farrow rapporte ensuite les récits (récents ou antérieurs) de 5 autres accusatrices de Weinstein :

Nous avons déjà mentionné (voir plus haut) Ambra Battilana Guttierez, la modèle italienne, dont la plainte fut jugée non recevable par le Procureur Cyrus Vance.

Du fait des clauses restrictives de l'accord qu'elle avait dû passer avec Harvey, Ronan ne put s'entretenir avec elle - mais s'appuya, souvenez-vous, sur sa plainte au NYPD et sur l'enregistrement audio de 2015, très compromettant pour Weinstein.

Le New Yorker, dans sa version en ligne, publia même l'enregistrement audio de l'entrevue d'Ambra avec Weinstein.

Voici la transcription intégrale - en français - de cet extrait de l'enregistrement :

 Weinstein : Je te le demande, tout de suite, viens ici.
Gutierrez : Que sommes-nous censés faire ici ?
Weinstein : Rien. Je vais prendre une douche, tu t’assois ici
et tu prends un verre... de l'eau.
Gutierrez : Je ne bois pas.
Weinstein : Alors prends un verre d'eau.
Gutierrez : Je peux rester ici, au bar ?
Weinstein : Non. Tu dois venir ici, maintenant.
Gutierrez : Non …
Weinstein : S'il te plait.
Gutierrez : Non, je ne veux pas.
Weinstein : Je ne vais rien te faire, je te promets.
Là tu me mets dans l'embarras.
Gutierrez : Je sais, mais je ne veux pas. Je suis désolée,
je ne peux pas.
Weinstein : Non, viens ici.
Gutierrez : Non, hier c'était trop brutal pour moi.
Weinstein : Je sais...
Gutierrez : J'ai besoin de connaître une personne pour
qu'elle me touche.
Weinstein : Je ne ferai rien.
Gutierrez : Je ne veux pas être touchée.
Weinstein : Je ne ferai rien - s'il te plait. Je jure que je
ne ferai rien. Assois-toi simplement avec moi. Ne
m'embarrasse pas dans cet hôtel. J'y passe mon temps.
Assois-toi. Je promets...
Gutierrez : Je sais, mais je ne veux pas.
Weinstein : S'il te plait, assois-toi là. S'il te plait.
Une minute - je te le demande.
Gutierrez : Non, je ne peux pas.
Weinstein : Va dans la salle de bains.
Gutierrez : S'il vous plait, je ne veux pas faire quelque chose
que je n'ai pas envie de faire.
Weinstein : Va dans la salle de b... Hé, viens ici,
écoute-moi.
Gutierrez : Je veux redescendre.
Weinstein : Je ne ferai rien et tu ne me reverras jamais
par la suite. Ok ? C'est tout. Si tu ne le fais pas...
si tu m'embarrasses dans cet hôtel où je séjourne...
Gutierrez : Je ne vous embarrasse pas...
Weinstein : Marche, simplement.
Gutierrez : C'est juste que je ne me sens pas à l'aise.
Weinstein : Chérie, ne déclenche pas une lutte dans le couloir.
Gutierrez : Ce n'est pas "rien", c'est...
Weinstein : S'il te plait. Je ne ferai rien. Je le jure sur mes
enfants. S'il te plait, entre. Sur tout ce que tu veux
[je le jure]. Je suis un type connu.
Gutierrez : Je... je me sens très mal à l'aise, là.
Weinstein : S'il te plait, entre. Juste une minute. Et si tu
veux partir, quand le gars reviendra avec mon veston,
tu pourras y aller.
Gutierrez : Pourquoi, hier, vous avez touché ma poitrine ?
Weinstein : Oh, je t'en prie. Je suis désolé. Allez, entre.
J'ai l'habitude de [faire] ça.
Gutierrez : Vous avez l'habitude de ça ?
Weinstein : Oui. Allez, viens.
Gutierrez : Non. Moi je n'ai pas l'habitude de ça.
Weinstein : Je ne le ferai plus. Viens, assois-toi ici.
Assois-toi juste une minute. S'il te plait.
Gutierrez : Non, je ne veux pas.
Weinstein : Si tu fais ça, tu vas... [inintelligible].
Maintenant va.  Salut. Ne me rappelle plus jamais, ok ?
Désolé. Sympa d'avoir fait...
Je promets que je ne ferai plus rien.
Gutierrez : Je sais, mais hier, c'était trop pour moi.
Weinstein : Le type arrive. Je ne te ferai rien. Cinq minutes.
Ne bousille pas ton amitié avec moi pour cinq minutes.
Gutierrez : Je sais, mais c'était... c'était trop pour moi.
Je ne peux pas.
Weinstein : Je t'en prie. Là tu me fais une grosse scène.
S'il te plait.
Gutierrez : Non, je veux partir.
Weinstein : Ok, salut. Merci.

Traduction d'après la bande audio : Incisive

Ronan put en revanche s'entretenir longuement avec Emily Nestor.

Comme Ashley Judd, Zelda Perkins et Rose McGowan, Emily Nestor était citée par Kantor et Twohey dans l'article du New York Times.

Emily, étudiante en Droit, avait accepté fin 2014 une offre de travail temporaire en tant qu'assistante d'accueil au sein de la Weinstein Company - avec au-delà, lui avait-on dit, l'opportunité d'une carrière.

Dès son premier jour dans les bureaux, elle fut remarquée par Harvey, qui multiplia les allusions et les questions au sujet de "la jolie fille".  Ayant obtenu son numéro, il l'invita à prendre un verre avec lui le soir-même. Emily crut le décourager en suggérant plutôt un café tôt le matin. Pas de chance : Harvey accepta. Pire : il lui donna rendez-vous à son hôtel pour un petit-déjeuner en tête à tête. Emily avait entendu les rumeurs qui couraient au bureau sur Harvey : elle s'attifa le plus mal possible, afin de décourager ses avances. Il en aurait fallu plus. Harvey lui proposa ce matin-là, sans autre transition, de devenir sa maîtresse. Il lui demanda de lui prendre la main ; elle refusa.

“Oh, les filles disent toujours non, lui aurait rétorqué Harvey. Tu sais, ‘Non, non.’ Et puis après elles prennent une bière ou deux, et elles se jettent sur moi.”

Propos rapportés par Emily Nestor à Ronan Farrow, From Aggressive Overtures to Sexual Assault: Harvey Weinstein's Accusers Tell Their Stories, 10/10/2017

Emily dit avoir refusé les avances de son patron "au moins une douzaine de fois".

" 'Non' ne voulait pas dire 'non' pour lui", explique-t-elle.

Par le biais d'un collègue, les faits sont remontés jusqu'aux ressources humaines de l'entreprise. Mais "tout était retransmis à Harvey", regrette la jeune femme.

Un homme la soutint cependant : Irwin Reiter.

Ce responsable financier travaillait auprès des Weinstein depuis près de 30 ans. Il prit le récit d'Emily d'autant plus au sérieux qu'il avait eu connaissance de plusieurs autres faits semblables. Il s'était querellé avec Harvey à ce sujet peu de temps avant - et repartit, une fois de plus, à la charge.

Rien n'y fit cependant, et Nestor, "traumatisée" et "effrayée", selon ses propres termes, ne renouvela pas son contrat avec l'entreprise.

L'actrice et animatrice TV française Emma de Caunes livre un récit glaçant de sa seconde entrevue avec l'ogre.

Elle l'avait rencontré en 2010, au Festival de Cannes. Quelques mois après, il l'invite à un déjeuner au Ritz, à Paris.

Enfant de la balle (fille d'Antoine de Caunes et petite-fille de la première speakerine française - oui, c'est très vieux - Jacqueline Joubert), Emma a fait ses débuts dans des pubs et s'est fait remarquer en tant que comédienne en 1997/98 avec son interprétation de Sophie dans le film Un Frère de Sylvie Verheyde.

Lorsqu'elle rencontre Weinstein, à 34 ans, elle est une actrice confirmée, polyvalente (cinéma, théâtre, télévision) et reconnue (César du meilleur espoir féminin en 1998, Prix Romy-Schneider en 2002, nomination aux Molières en 2003), et anime une émission télé sur Canal+ depuis déjà six ans : La Musicale.

Lors du déjeuner, Weinstein lui fait part d'un projet de film dont le tournage aura lieu en France, avec un réalisateur renommé, d'après un livre... Quel est le titre de ce livre, déjà ? Il ne sait plus. Le bouquin est resté dans sa chambre. Qu'Emma monte, il va le lui offrir.

Emma décline. Elle est déjà en retard. Ce soir, elle doit recevoir le rappeur Eminem pour un live dans La Musicale, et elle n'a pas encore préparé les questions de son interview.

Harvey insiste. Il la "supplie". Emma monte.

Une fois dans la suite de Weinstein, elle reçoit l'appel d'un collègue. Son attention se détourne quelques minutes - durant lesquelles l'ogre s'éclipse dans la salle de bains. Emma pense qu'il se lave les mains, mais quand elle raccroche, elle entend le bruit de la douche.

C'est alors que, selon le récit d'Emma, Weinstein ressort, "nu et en érection".

Il demande à Emma de s'allonger sur le lit et précise, rapporte Ronan, que "beaucoup de femmes l'ont fait avant elle".

"J'étais pétrifiée, se remémore l'actrice, mais je ne voulais pas lui montrer que je l'étais, parce que je sentais que plus je flippais, plus il était excité. C'était comme un chasseur devant un animal sauvage. La peur le galvanisait."

From Aggressive Overtures to Sexual Assault: Harvey Weinstein's Accusers Tell Their Stories, 10/10/2017

Lorsqu'Emma lui annonce qu'elle s'en va, curieusement, c'est l'ogre qui "panique".

"On n'a rien fait, proteste Harvey, on se croirait dans un film de Disney !" — Ce à quoi Emma rétorque : "J'ai toujours détesté les films de Disney."

From Aggressive Overtures to Sexual Assault: Harvey Weinstein's Accusers Tell Their Stories, 10/10/2017


“Je sais que tout le monde — j'entends bien : tout le monde — à Hollywood sait que ça se passe, affirmait Emma à Ronan. Il ne se cache même pas vraiment (...) tellement de gens sont impliqués et voient ce qu'il fait. Mais tout le monde est trop effrayé pour dire quoi que ce soit.”

From Aggressive Overtures to Sexual Assault: Harvey Weinstein's Accusers Tell Their Stories, 10/10/2017

Rosanna Arquette. Elle fut, en 1985, la Roberta de Recherche Susan désespérément. La même année, elle tint le rôle principal de After Hours de Martin Scorcese - qui, subjugué, la qualifia de "meilleure actrice de sa génération". En 1988, elle est la Johanna Baker du Grand Bleu de Luc Besson.

Elle entame sa trentaine au début des années 1990, et est à l'apogée de sa carrière. Et pourtant, bientôt, à l'exception d'un petit rôle dans Pulp Fiction et dans le Crash de David Cronenberg, elle va disparaître des grandes productions hollywoodiennes.

Officiellement, c'est parce qu'elle "privilégiait le circuit indépendant". Officieusement, c'est parce qu'elle a croisé la route de de l'ogre Weinstein - au goût de ce dernier, trop brièvement.

Weinstein devait remettre à Rosanna le script d'un film, et avait invitée l'actrice à dîner. Ils devaient se retrouver au Berverly Hills Hotel. Mais quand Rosanna arriva, la réception lui fit part d'un message : elle devait monter retrouver Weinstein dans sa suite.

Il lui ouvrit la porte, en peignoir, et se plaignit de sa nuque douloureuse : il avait besoin d'un massage. Rosanna proposa de lui indiquer une bonne masseuse (professionnelle).

Mais Weinstein "se saisit", dit-elle, de sa main, afin de la poser sur sa nuque.

Comme Rosanna retirait sa main, l'ogre l'aurait agrippée de plus belle... pour tenter de la plaquer, cette fois, sur son pénis en érection, visible entre les pans du peignoir.

"Mon cœur battait à cent à l'heure. C'était vraiment : m'enfuir ou me battre."

Rosanna Arquette à Ronan Farrow, From Aggressive Overtures to Sexual Assault: Harvey Weinstein's Accusers Tell Their Stories, 10/10/2017

Lorsqu'elle refusa de se soumettre à ses exigences, Harvey la menaça, rapporte Ronan : Rosanna faisait "une gigantesque erreur".

En effet, par la suite, elle perdit un contrat, et Weinstein lui "fit la vie dure" - du moins sur le plan professionnel.

Si elle put avoir un rôle (mineur) dans Pulp Fiction, produit en 1994 par Miramax, c'est uniquement grâce à Tarentino - Harvey s'effaçant plus volontiers devant ce dernier, qui était sa "poule aux œufs d'or".

Elle travailla régulièrement par la suite, mais presque uniquement dans des films à budget modeste, peu promus.

L'actrice "la plus douée de sa génération", promise à une ascension fulgurante, disparut quasiment des écrans-radars (et écrans tout court) d'Hollywood. Elle a confié au magazine Variety qu'encore aujourd'hui (en janvier 2019) elle n'a toujours pas retrouvé d'agent pour gérer ses contrats et sa carrière. Selon elle : la faute à Weinstein.

Il travaille dur à traquer les gens et à les réduire au silence, a-t-elle expliqué à Farrow. À leur nuire.

From Aggressive Overtures to Sexual Assault: Harvey Weinstein's Accusers Tell Their Stories, 10/10/2017

Note : Entre son retrait brutal d'Hollywood et l'interview qu'elle accorde à Ronan, Rosanna (secondée par son complice du Grand Bleu Jean-Marc Barr) a réalisé, en 2002, son propre film - un documentaire - non sorti en salles : À la recherche de Debra Winger.Un film dont le sujet est une actrice "qui s'est brusquement retirée de l'industrie du cinéma alors qu'elle était au sommet de sa carrière".

Jessica Barth, 40 ans en 2018, est une bosseuse. Titulaire d'un diplôme universitaire "ès arts" (cinéma, théâtre, écriture créative), elle a financé sa carrière d'actrice débutante en cumulant, à côté de ses rôles, des petits boulots alimentaires (elle a travaillé en tant que serveuse dans trois restaurants à Los Angeles).

Elle joue d'abord au théâtre, puis fait des apparitions à la télévision et dans des films.

Sa carrière ne démarre vraiment que l'année de ses 34 ans, lorsqu'elle interprète la petite amie caissière de l'ours Ted, dans le film du même nom (son personnage, Tami-Lynn, s'étoffera dans la "sequel" du film : Ted 2).

Elle est encore peu connue lorsqu'elle croise, en 2011, le chemin de l'ogre.

Elle aussi a un rendez-vous "professionnel" avec Weinstein. Elle aussi, à son arrivée, est invitée à le rejoindre dans sa suite. Harvey lui propose du Champagne... et aurait suggéré d'ôter ses vêtements devant elle, et qu'elle le masse.

Alors qu'elle fait demi-tour, Harvey s'en prend verbalement à elle, lui lançant qu'il lui faudrait perdre du poids si elle voulait se mesurer à Mila Kunis (avec qui Jessica tournera durant les mois à venir, pour Ted). Il tente ensuite de l'amadouer avec une invitation (sans suite concrète) à rencontrer son assistante.

Jessica accepte le numéro, sort, s'éloigne - et une fois hors de la vue de Weinstein, "éclate en sanglots", sous le choc.

Vous vous souvenez de la "blague" du réalisateur Seth MacFarlane, aux Oscars ? : "Félicitations mesdames, vous n’avez plus à faire semblant d’être attirées par Harvey Weinstein". Elle avait donné l'impression d'une presque acceptation des choses, d'un tacle amical à Weinstein. En fait, MacFarlane a expliqué qu'il était on ne peut plus "sérieux".  Le réalisateur de Ted et Ted 2 est devenu un ami proche de Jessica Barth - et ses confidences l'ont choqué. En 2013, il a voulu viser Weinstein. Ce n'était en rien une simple "blague". "Ne vous méprenez pas, a expliqué Seth, en octobre 2017, ce sont ma répugnance et ma colère qui ont parlé."

Côté français, le père d'Emma, Antoine de Caunes, se dit publiquement "fier" de sa fille. Il profite de la tribune radiophonique de son émission "Popopop" sur France Inter, le 11 octobre 2017, pour la soutenir : "la plupart des femmes", dit-il, et "peut-être davantage encore dans le monde du spectacle", "sont victimes d'hommes de pouvoir, prédateurs sexuels qui abusent de leur position, et parfois des femmes tout court". "Tout le monde le sait, il faut du courage quand on est une femme pour mettre sur la place publique de telles histoires et j'espère que l'exemple de cet aréopage de comédiennes aidera à libérer la parole de victimes plus anonymes"

Quant au compagnon de l'époque (depuis, décédé), d'Asia Argento, le cuisinier et animateur Anthony Bourdain, il se déclare sur Twitter "fier" et "honoré" de connaître l'actrice, et lui dit, après qu'elle ait raconté publiquement son viol et accusé Harvey Weinstein : "Tu viens de faire la chose la plus difficile au monde." Il n'a jamais cessé, par la suite, de la soutenir - et de soutenir le mouvement #MeToo.

Ronan Farrow a également réuni de nombreuses confidences (souvent sous couvert d'anonymat) d'employés et anciens employés (hommes et femmes) d'Harvey Weinstein, et leurs témoignages soutiennent ceux des 13 "accusatrices" de l'ogre.

Voici ce qui en ressort, en quelques points :

➤ Les entrevues avec les actrices étaient organisées différemment des entrevues avec les acteurs.

➤ Le piège était rodé : rendez-vous (souvent le soir) dans le périmètre proche d'un lieu intime (bar ou restaurant d'hôtel, ou directement dans une suite privée).

➤ Une employée (au féminin) complice était sollicitée afin de rassurer les actrices.

➤ Certains et certaines employé.e.s acceptaient en connaissance de cause d’être une maille du filet dans lequel l’actrice se trouvait piégée.

➤ Les employés (hommes et femmes) complices de Weinstein avaient un label distinctif : les F.O.H. (« friends of Harvey » « les amis d’Harvey »).

➤ Certains se sentaient mal — « compromis ». La plupart, cependant, ne démissionnaient pas.

➤ Tous parlent de « culture du silence ».


➤ La plainte déposée par Ambra Battilina Guttierez avait suffisamment inquiété Weinstein pour interrompre, durant plusieurs mois, ses habitudes.

Farrow, à la fin de son article, explique comment, durant des décennies, Weinstein a réduit ses accusatrices au silence - et de quelle façon la pression sur les accusatrices et les témoins s'est amplifiée durant les mois de préparation des enquêtes parallèles de Ronan et du New York Times.

🎯 La première arme d'Harvey est judiciaire : arrangements financiers, contrats minés par diverses clauses de confidentialité, menaces de procès.

🎯 La seconde, on l'a vu, ce sont les intimidations et menaces (licenciement, mise au banc de la profession, réputation salie - Rosanna évoquera par exemple en juillet 2018 au Figaro des "rumeurs" qui ont laissé sa carrière "en miettes" - etc.)

🎯 La troisième arme, liée aux deux premières, c'est la peur.

Peur physique, tout d'abord, liée au physique imposant de l'ogre et à l'isolement de ses victimes au moment où se produit l'agression.

Peur psychologique, ensuite, liée à l'ascendant du producteur - et du prédateur - sur ses proies.

Peur liée à l'assurance engrangée par l'ogre au fil d'années et même de décennies d'impunité : si l'on s'en réfère aux témoignages, Harvey avait un modus operandi rodé, qu'il lui suffisait, comme un script écrit, de rejouer à chaque fois. Lui seul en connaissait les répliques à l'avance, ce qui lui donnait un avantage.

Peur par la subordination, Harvey se trouvant toujours en position de supériorité : de par sa fortune, ses relations, et sa puissance. Cette puissance s'étendait bien au-delà d'Hollywood, puisque les frères Weinstein distribuaient aux U.S. des films européens, et du monde entier - et étaient devenus incontournables.

Pour accentuer ces formes de pression, Harvey se servait aussi de ses réseaux, puissants, et relations. Et de ses nombreux complices - complaisants.

Le 5 décembre 2017 paraît un nouvel article de Kantor et Twohey dans le New York Times : Weinstein's Complicity Machine - il est effrayant.

«J’ai des oreilles et des yeux partout, «Un coup de fil et vous êtes cuit», « Je suis Harvey Weinstein, vous savez ce que je peux faire», Je connais le Président des États-Unis. Toi, qui connais-tu ?

Voici quelques unes des petites phrases qu'aimait balancer le "mogul" quand une situation nécessitait qu'il remette sa force et celle de l'autre en perspective.

L'argent, aussi, faisait beaucoup - et la corruption.

La corruption est un phénomène insidieux, qui au-delà d'acheter le silence, peut aller jusqu'à pervertir l'âme - ou, si vous préférez ce mot, la conscience.

Que dire de cette employée femme, par exemple, qui, en 2004, aurait conduit une danseuse d'un film produit par la Weinstein Company - Ashley Matthau - jusqu'au seuil de la chambre d'hôtel de l'ogre, puis aurait attendu derrière la porte tandis que son patron se serait masturbé sur la jeune femme, après l'avoir poussée sur le lit ?

Que penser non seulement de sa complicité active, mais de la froideur qu'elle manifeste lorsqu'Ashley sort de la chambre en larmes et que l'employée, indifférente, ne lui "jette même pas un regard" ?

Jusqu'à quel point peut-on corrompre ? C'est une des question que pose cette affaire, au-delà de la personne d'Harvey Weinstein.

C'est ici le moment de revenir au témoignage de Mickaël Chemloul, le chauffeur français d'Harvey Weinstein - cité déjà page précédente

Son "emprise" (mot qu'il emploie lui-même au cours de plusieurs interviews) est symptomatique : il ne s'agissait pas que d'argent. La "corruption" allait au-delà. 

"J'étais scotché par le talent d'Harvey Weinstein, son aisance, se remémore-t-il, le monde se prosternait à ses pieds." 

L'emprise, pour reprendre le mot, était tellement forte, et les feux de la rampe si éblouissants... Mickaël, comme beaucoup, a fini par se persuader que des faits intolérables étaient peut-être, dans l'univers de l'ogre, admissibles.

Et, puisqu'ils étaient admissibles... par les justifier.

"Quand je regardais, a-t-il dit le 23/10/2018 à Audrey Kucinskas (L'Express), [des actrices] sortir de chez Weinstein en pleurs, pieds nus, dans un état déplorable, j'avais tendance à me dire qu'elles avaient loupé leur audition, à tout mettre sur le plan professionnel." 


Note : En psychologie, cela porte un nom (faussement compliqué... ne vous en effrayez pas : en fait, c'est très simple) : la "rationalisation" (ou "réduction") de la "dissonance cognitive". En gros : votre cerveau se sent très mal parce que vos croyances sont tiraillées. D'une part, par exemple, vous trouvez quelqu'un formidable. De l'autre, cette personne formidable est l'auteur de faits répréhensibles. Les deux éléments sonnent mal ensemble, comme un vilain accord de piano : c'est ce qu'on appelle une "dissonance". Le musicien qu'est votre cerveau va alors tenter de l'ajuster - de rétablir l'harmonie, en quelque sorte. Pour cela, il faut soit changer une note... soit changer l'autre. Dans le cas de Mickaël, tant que la version "Weinstein formidable" était la plus forte (et donc lui semblait la plus juste), sa raison n'avait plus qu'à changer la seconde note - celle des faits dont il était témoin : les victimes n'étaient pas des victimes, mais des actrices déçues... et Weinstein restait un homme formidable, que Mickaël pouvait admirer (et pour lequel il pouvait travailler sans cesser de se regarder dans la glace).


Ajoutons que plus on s'enlise dans la dissonance cognitive (et plus on tape fort sur les touches de son piano mental pour tenter de couvrir la "vilaine" note), et moins on accepte d'admettre l'évidence : l'accord est "faux". Cela s'explique par un autre phénomène fort bien connu des psychologues (mais aussi des professionnels du marketing) : plus on s'investit, moins on fait demi-tour (parce que ce serait admettre qu'on avait fait, dès le début, un mauvais choix - et, pire, qu'on a persisté dedans) - et plus le cerveau se ment à lui-même. Cela amène à justifier des actes intolérables d'un conjoint, leader, gourou, à réécrire des évènements en sa faveur, à devenir sourd dès qu'on entend des voix qui pourraient le contredire (et qu'on traite comme de simples "rumeurs"), etc. Peu à peu, la personne devient sourde à sa propre voix. Lorsqu'elle a perdu - ou "faussé" - son "diapason interne" (sa conscience), elle peut même se retrouver complice - et, dans certains cas, à la fois victime et complice : c'est ce qu'on appelle le "syndrome de Stockholm".

Nouveau coup de théâtre (et il y en aura d'autres !)

Le jour même de la parution de l'article de Farrow dans le New Yorker, le New York Times revient à la charge avec 2 articles :

  1. Ce ne sont plus 13, mais "au moins" 30 femmes qui, le 10 octobre 2013, incriminent Weinstein.
  2. Plusieurs se confient en détail dans un article complémentaire.

Outre les femmes déjà mentionnées plus haut, les deux articles citent :

Heather Graham, actrice, venait de se confier à Variety. Au début des années 2000, alors qu'il lui montrait des scripts dans son bureau, Weinstein aurait mentionné à Heather que son épouse était d'accord pour qu'il ait, dans certaines conditions, des rapports sexuels avec d'autres femmes. Cette allusion, bien que non explicite, aurait mis l'actrice très mal à l'aise. Invitée à retrouver Harvey dans son hôtel pour une seconde entrevue, elle déclina l'invitation. Alors qu'il insistait, elle s'inventa une excuse. Heather ne fut jamais rappelée, par la suite, par Miramax.

Le 12 octobre 2017, l'actrice britannique Claire Forlani, aujourd'hui âgée de 47 ans, livre un témoignage touchant sur Twitter.

Elle révèle qu'elle a fait partie des femmes contactées par Ronan Farrow au sujet des abus possiblement perpétrés par Harvey Weinstein et qu'après avoir accepté, elle n'a pas rappelé Ronan.

Pour quelle raison ?

Pour beaucoup de raisons :

  • ─ d'abord, elle a écouté les conseils de son entourage (un entourage spécifiquement "masculin") qui lui conseillait de se taire ;
  • ─ ensuite, comme beaucoup, elle a eu "peur" ;
  • ─ enfin, elle avait l'impression de n'avoir que peu à dire : "En fait, rien ne m'est arrivé avec Harvey", explique-t-elle dans son message - du moins, rien de plus que le genre de situations auxquelles elle a été confrontée, à plusieurs reprises : en tant que modèle, en tant qu'actrice, et en tant que simple ado, même, autrefois. "Parfois, je (...) me demandais pourquoi il y avait une étiquette "proie" sur mon front, explique-t-elle, mais je l'ai gardé pour moi."

Oui, elle a eu "trois dîners" partagés avec Weinstein, et "deux rendez-vous" convenus avec lui "à l'hôtel, le soir", alors qu'elle avait 25 ans. Et oui, "un massage a été suggéré".

Mais, a-t-elle pensé : ce n'était "rien".

Question de génération, selon elle. "Pour nous, c'était quelque chose dont nous n'étions pas censées faire un drame - c'est triste, mais c'était notre norme."

Le temps passe. L'article sort. Claire a honte. Elle est, dit-elle, "une femme qui n'a pas soutenu d'autres femmes".

Alors, elle écrit. Et des souvenirs remontent :

"Je me souviens de lui me parlant de toutes les actrices qui avaient couché avec lui et de ce qu'il avait fait pour elles. Je ne gobais pas ses bobards [ndlr : ce qu'elle pensait être des bobards]. Je savais qu'Harvey était un maître en manipulation."

Elle confirme ici - à tout le moins - la goujaterie du producteur, balançant les noms de femmes connues comme le chasseur exhibe une ligne de dépouilles au sol.

Claire ajoute - confirmant qu'il y a eu, de la part d'Harvey, des "tentatives" de l'ajouter à son tableau de chasse :

"Lors du dernier dîner que nous avons partagé au Dominic's, il m'a aussi annoncé que son pilote (ndlr : l'épisode qui lance une série télé) était en standby parce qu'il n'avait jamais pu m'amener à coucher avec lui (...)"

Elle tâchait de prendre ça à la légère, de répondre en plaisantant et, comme elle dit, "de passer à autre chose".

Aujourd'hui, elle espère que les temps seront "différents".


Louisette Geiss, actrice et scénariste, donna le même jour (10 octobre 2017) une conférence de presse avec son avocate, Gloria Allred.

Louisette, comme Jessica Barth, est une bosseuse. Jeune diplômée, elle étudie le jeu d'acteur, la direction de film et l'écriture scénaristique, et se fait seule une place dans le milieu du cinéma.

Lorsqu'elle rencontre Weinstein au Festival de Sundance, en 2008, elle exerce son métier de comédienne depuis près de 15 ans, et est mère et belle-mère de quatre enfants (dont un bébé).

Harvey l'invite au restaurant de l'hôtel où tous deux séjournent, afin qu'elle lui parle plus en détail du scénario qu'elle a écrit - et qu'elle venait "pitcher" au festival. Malheureusement, le restaurant ferme quand ils arrivent, et il lui propose de l'accompagner dans son "bureau", qui se trouve dans sa suite privée, à l'hôtel.

Louisette connait la réputation de Weinstein - du moins, elle a connaissance de rumeurs - et hésite. Weinstein, pourtant, se conduit, 30 minutes durant, en gentleman, parlant de cinéma avec passion et s'intéressant au projet de Louisette - de ce fait rassurée, et ravie.

Puis, brusquement, Weinstein - selon Louisette - s'éclipse dans la salle de bains, et en ressort vêtu d'un peignoir... entrouvert.

Il convie Louisette à poursuivre la présentation de son projet pendant qu'il sera dans la baignoire - il laissera, pour cela, la porte ouverte. Gênée, elle s'exécute néanmoins.

Lorsqu'elle termine, il demande, rapporte Geiss, de "le regarder se masturber".

C'en est trop. Louisette part.

Weinstein saute hors de la baignoire. Alors que Geiss tend le bras vers son sac à main, Harvey l'agrippe et l'emmène vers la salle de bains, en l'adjurant, une fois encore - poursuit Geiss - de "le regarder se masturber".

Geiss lui échappe. Alors qu'elle arrive à hauteur de la porte, Harvey la rappelle, lui promet de la présenter à son frère, de lui obtenir un contrat pour une série de trois films, de faciliter ses projets... à condition, répète-t-il encore - toujours selon le récit de Louisette - qu'elle "le regarde se masturber".

"Au bord des larmes", Louisette quitte l'hôtel.

Elle stoppe, à ce moment-là, sa carrière, et se reconvertit dans l'immobilier.

Tomi-Ann Roberts, étudiante, fait la connaissance de Bob et Harvey Weinstein au cour de l'été 1984, alors qu'elle travaille comme serveuse dans un restaurant, à New York.

Elle détaille cette rencontre au Times le 10 octobre, mais aussi - plus longuement - à Amy Goodman and Nermeen Shaikh dans le journal TV indépendant Democracy Now! , le 12 octobre 2017.

Elle a vingt ans, rêve d'être actrice et, ô chance, les deux producteurs lui parlent de leur jeune compagnie : Miramax.  La chance sourit à Tomi-Ann : les deux frères écrivent un film qu'ils comptent tourner et produire eux-mêmes. Que dirait-elle d'auditionner pour un rôle ?

Au début, tout se passe bien : Tomi-Ann reçoit une première version du script, puis une autre. Elle visite également les bureaux de Miramax. Puis Harvey lui fixe un rendez-vous. Tomi-Ann pense retrouver sur place une partie de l'équipe.

Lorsque Tomi-Ann arrive à l'appartement, elle doit traverser un couloir sombre. Au bout du couloir, dit-elle, Harvey l'attend, "nu, dans sa baignoire"... Tomi-Ann est "pétrifiée".

Harvey, sans se démonter, lui explique que le film comportera de la nudité partielle, et qu'il souhaite simplement vérifier si la jeune femme sera à l'aise ou non dans ce genre de scène.

Tomi-Ann est si gênée que c'est elle qui, sur le moment, s'excuse devant l'ogre : elle n'y arrivera pas.

Une fois sortie de l'appartement, elle appelle son petit ami d'une cabine publique afin qu'il vienne la chercher.

Cette expérience lui laisse le sentiment, rapporte le Times, de s'être laissée "manipuler" : elle y "avait cru".


Par la suite, Tomi-Ann est devenue le Docteur Roberts. Elle a aujourd'hui 54 ans, et enseigne la psychologie.

Lorsque Nermeen Shaikh lui demande pourquoi certaines femmes, "pétrifiées" comme le fut Tomi-Ann, restent, celle-ci répond :

"Nous savons qu'il y a diverses réactions en cas de choc. L'une est de se battre, une autre de s'enfuir, et une autre est de se figer [en anglais : to freeze - "geler"]. Et cette réaction de se "figer" vous submerge, vous envahit."

Tomi-Ann Roberts dans le news live de Democracy Now! le 12/10/2017

Interrogée sur sa propre réaction, Tomi-Ann considère aussi qu'une part du problème est l'éducation des petites - et jeunes - filles :

"Tant de femmes, dit-elle, décrivent la même réaction : elles prennent ça sur elles. Très poliment, elles font appel à toute cette éducation de "savoir-être" social qu'on leur a inculqué depuis qu'elles sont de "mignonnes petites filles", et elles s'excusent. Elles se disent que le problème vient d'elles et non de lui - cet homme puissant, qui pourrait, sinon, user de représailles. Alors elles s'inclinent et partent."

Sa façon à elle de surmonter cette expérience traumatisante fut d'étudier - et de. contribuer à faire en sorte que de telles situations ne se reproduisent pas. Sa spécialisation : "l’objectification sexuelle" (théorie dont elle est la co-fondatrice) des jeunes filles et des femmes.

Et le cinéma ? Fini pour elle. D'ailleurs, a-t-elle confié à Jodi Kantor, Tomi-Ann ne regarde plus aucun film dans lequel est crédité Harvey Weinstein.

Katherine Kendall, née en 1969, a suivi une formation de danseuse à l'American School of Dance et au Washington Ballet - où elle interprète le rôle de Clara dans Casse-Noisette. À 21 ans, elle s'inscrit à l'Académie américaine des arts dramatiques, obtient à 23 ans une distinction pour son jeu d'actrice : le "Charles Jellinger Award".

Alors qu'elle a 24 ans, en 1993,  Weinstein l'accueille dans la "famille Miramax" - qui vient d'être vendue à Disney.

Harvey lui présente divers scripts, dont celui de Beautiful Girls (où l'on retrouvera, en 1996, Uma Thurman, Natalie Portman, Mira Sorvino et David, le frère de Rosanna Arquette) et l'invite à une projection.

Il la fait ensuite entrer dans son appartement, où il doit chercher quelque chose. On est en plein jour, Katherine voit des photos de la femme de Weinstein sur les murs de l'appartement : ça la rassure. Harvey, de plus, se conduit de façon professionnelle : après lui avoir offert un verre, il discute avec elle une heure durant : de cinéma, d'art, de livres... tout se passe bien.

Puis, tout à coup, la salle de bains - le grand classique : Jekyll va laisser place à Hyde.

Harvey, rapporte le Times, revient en peignoir et demande à Katherine un massage. Alors qu'elle refuse, il s'éclipse de nouveau, puis réapparaît : cette fois, nu. Katherine tente de s'enfuir. Harvey la retient, puis la poursuit à travers la pièce.

Au final, le "mogul" tente une négociation : est-ce que Katherine veut bien lui montrer ses seins - faute d'autre chose ?

Katherine interprétera un personnage de second plan dans un petit film sans prétention (Swingers) distribué par Miramax. Elle jouera, par la suite, divers rôles - souvent mineurs - pour la télévision et le cinéma. 

Elle confie au New York Times que son entrevue avec Weinstein a refroidi son enthousiasme pour l'industrie du cinéma

Elle devient, dans les années 2000, photographe, et donne aujourd'hui des cours de danse à des enfants, dans la ville de West Hollywood - entre Berverly Hills et Los Angeles.

Le 11 octobre 2017, l'actrice et modèle Cara Delevingne (aujourd'hui âgée de 27 ans), filleule de l'actrice Joan Collins, a posté une citation inspirante sur Instagram : "N'aie pas honte de ton histoire, elle sera une inspiration pour les autres."

Cette citation est accompagnée d'un ahurissant témoignage :

"Quand j'ai commencé à travailler en tant qu'actrice [ndlr : Cara était modèle, à la base - et ouvertement bisexuelle : ce fait est éclairant pour la suite] (...) j'ai reçu un appel d'Harvey Weinstein me demandant si j'avais couché avec certaines des femmes avec lesquelles j'apparaissais dans les médias. C'était un appel très étrange et embarrassant..."

Weinstein aurait alors averti Cara que si elle était lesbienne ou si elle décidait d'apparaître publiquement en couple avec une femme, alors elle n'aurait jamais de rôle de femme hétérosexuelle et ne ferait jamais son chemin à Hollywood.

"Un an ou deux après, poursuit Cara, j'ai eu une entrevue (...) avec [Harvey] et un réalisateur au sujet d'un film à venir. Le réalisateur est parti et Harvey m'a demandé de rester pour parler un peu avec lui. Dès que nous nous sommes retrouvés seuls, il a commencé à se vanter des rapports sexuels qu'il avait eus avec de multiples actrices, et comment il avait fait leur carrière, et à parler de sujets inappropriés, de nature sexuelle. Puis il m'a invitée à monter dans sa chambre. J'ai refusé aussitôt et j'ai demandé à l'assistante [d'Harvey] si mon taxi était arrivé. Elle a dit que non et qu'il ne serait pas là avant un moment et m'a dit que je devrais monter dans la suite."

Cara se sent alors "apeurée" et "impuissante", mais ne veut pas le laisser paraître. D'ailleurs, ne se fait-elle pas des idées ? A-t-elle "tort"?

"Quand je suis arrivée [dans la suite] j'ai été soulagée de trouver une autre femme dans la pièce, et immédiatement, je me suis sentie en sécurité."

Cela ne dure pas.

"[Harvey] nous a demandé de nous a demandé de nous embrasser, et [la femme] a commencé à lui faire des avances."

Cara tente une diversion. Elle mentionne à Harvey qu'elle sait chanter. Et elle chante devant lui, essayant de redonner à cette entrevue une allure de vraie "audition".

"J'étais si nerveuse", avoue-t-elle.

Cara s'apprête à quitter les lieux quand Harvey lui aurait barré le passage et "[tenté] de [l'] embrasser sur la bouche".

Elle réussit finalement à partir et, par la suite, obtient le rôle.

"J'ai toujours pensé ensuite qu'il me l'a donné à cause de ce qui était arrivé [ce jour-là]. Depuis, je me sens horriblement mal d'avoir fait ce film. J'ai l'impression de n'avoir pas mérité le rôle."

Si elle n'a jamais parlé de cet incident traumatisant, c'est par empathie avec la famille d'Harvey.

Pire : elle se sentait "coupable", comme si elle avait "fait quelque chose de mal".

Dawn Dunning est une "atypique". Indépendante très jeune, elle s'installe à New York à 16 ans. Elle veut vivre d'art et de liberté. Elle gagne sa vie comme modèle photo et danseuse dans des compagnies indépendantes, apparaît dans des pubs, fait de la figuration, enchaîne quelques jobs moins passionnants (comme celui de serveuse dans une boîte de nuit) - et, parallèlement, étudie : le design, le théâtre, les sciences sociales.

En 2003, elle a 24 ans. On ne la lui fait pas, à Dawn. Elle a déjà vécu, et est méfiante. Néanmoins, un certain Harvey Weinstein se montre gentil et respectueux avec elle : durant plusieurs mois, il l'encourage, l'emmène dîner plusieurs fois pour parler de films ("toujours en présence de son assistante", a précisé Dunning à Don Lemon, sur CNN), la conseille, lui propose un essai chez Miramax, et la convie même avec son petit ami à une représentation musicale à Broadway.

Le jour où il l'invite au restaurant de l'hôtel Manhattan, où il séjourne, pour un déjeuner professionnel, Dawn s'y rend donc en confiance : "à ce stade, j'avais baissé ma garde", a-t-elle confié à Don Lemon.

Lorsqu'elle arrive, elle est informée que le rendez-vous précédent de Monsieur Weinstein dure plus longtemps que prévu : elle est invitée à monter - l'assistante d'Harvey l'accompagne.

Seulement, il n'y a pas de rendez-vous : Weinstein leur ouvre, vêtu d'une robe de chambre.

Il s’assoit devant une table recouverte de papiers. Ce sont "des contrats pour mes trois prochains films", aurait-il expliqué à Dawn. Et il aurait ajouté - rapporte le Times -  qu'il les signerait à la seule condition qu'elle accepte un "plan à trois avec lui" ["et son assistante", a précisé Dunning sur CNN].

Dawn ne le prend pas au sérieux. Persuadée que l'ogre blague, elle rit. Et Weinstein, selon elle, réagit très mal.

"Tu ne feras jamais ton chemin dans ce business, lui aurait-il lancé, en colère. Parce que c'est ainsi que le business marche."

Dawn a pris les propos d'Harvey à la lettre : puisque le "business" marchait ainsi, elle ferait sa route ailleurs, pour sa part.

Elle est devenue costumière et, plus tard, a créé sa propre marque de vêtements : WEEVIL.

Romola Garai, comédienne britannique, a vécu ses premières années à Hong-Kong, puis à Singapour. Son père est directeur de banque. Troisième d'une fratrie de quatre, Romola est une bonne élève qui se passionne, dès l'âge de 16 ans, pour le théâtre.

Elle interprète son premier rôle filmé à 18 ans dans un téléfilm de la BBC, The Last of the Blonde Bombshells, puis, entre 2000 et 2002, joue dans la série Attachments. En 2002, elle tient le second rôle du film Nicholas Nickleby, d'après le roman de Charles Dickens. Les critiques sont excellentes : sa carrière d'actrice est lancée.

Par la suite, elle donnera la réplique à Reese WitherspoonScarlett Johansson et Keira Knightley, et jouera sous la direction de François Ozon et Woody Allen.

C'est très jeune - à 18 ans - qu'elle passe une audition devant le tout-puissant Harvey Weinstein, raconte-t-elle le 9 octobre 2017 au Guardian .

Le producteur la reçoit vêtu d'une simple robe de chambre, s'assoit et s'entretient avec elle.

Elle sent, à l'époque, que la situation est "bizarre", mais, bien que mal à l'aise, elle se force à agir comme si être seule dans une chambre d'hôtel devant un homme de 50 ans cachant à peine sa nudité était "normal" - et reste professionnelle, coûte que coûte.

Elle qualifie ce moment d'"humiliant" et se sent "rabaissée", dit-elle.

Elle mentionne au passage avoir été poussée à ce tête à tête par son entourage professionnel de l'époque.

Trois ans plus tard, Romola tourne Dirty Dancing 2, produit par Lion's Gate / Miramax et l'humiliation prend une dimension autre - collective.

Constamment, le refrain l'environne, tout le long du tournage : elle est "trop grosse". Des membres de l'équipe retirent même de la nourriture de son plateau.

Selon elle, les ordres venaient d'Harvey Weinstein, qui considérait qu'une "vedette de cinéma" devait avoir une plastique parfaite.

Et si tout le monde, dans le milieu, acceptait les manies d'Harvey et se pliait à ses exigences, c'est, avance l'actrice connue pour ne pas mâcher ses mots, parce que "l'industrie [du cinéma] sait que ce que les gens veulent voir à l'écran, ce sont des femmes minces et belles, avec des gros seins, et qui ne parlent pas beaucoup."

Romola dit qu'aujourd'hui, avec son expérience et sa maturité de femme de 36 ans, "si quelqu'un me faisait venir à l'hôtel et [que je me retrouve devant] un type en robe de chambre (...) je ferais demi-tour et dirais : 'Je vous propose qu'on se rejoigne au bar et qu'on ait cet entretien lorsque vous serez habillé.' "

NDLR : Malheureusement, peu de femmes - jeunes comme moins jeunes - se préparent à de telles rencontres en écrivant leurs répliques d'avance - et la vie réelle ne se prête pas toujours à toutes les sortes d'improvisation.

Devenue mère, Romola a décidé de ne jamais utiliser des adjectifs tels que "belle" ou "jolie" comme des "termes de validation". "Les femmes ont toujours été prisonnières de leur image", dit-elle.

“Les femmes trouvent toujours une façon de se punir. Ce n'est pas inné - c'est la résultante d'une société qui nous apprend depuis la naissance que (...) nous devons en permanence nous efforcer à atteindre une perfection inatteignable."

Romola Garai: ‘It’s a weird time for feminism’, Eva Wiseman, The Guardian, 16 avril 2017

Selon elle, le "féminisme", c'est "des hommes et des femmes se battant ensemble pour une représentation convenable des genres"- et non juste le "problème des femmes".

Judith Godrèche est - après Emma de Caunes, citée par Farrow dans le New Yorker - est l'une des trois nouvelles comédiennes françaises mentionnées dans l'affaire - cette fois, donc, par le New York Times.

Les Français connaissent bien Judith Godrèche : du moins l'actrice (et plus récemment réalisatrice) Judith Godrèche - sa vie personnelle est moins connue...

Note : Est-ce que la vie, le parcours des actrices ont de l'importance ? Dans une affaire de pression, de harcèlement, d'agression potentielle, tout en a.
Il me semble important, de plus, de rendre leur dimension humaine à toutes les femmes qui, dans cette "affaire", pourraient n'être que des noms dans une longue liste. Même si beaucoup sont connues, elles ne le sont souvent qu'à travers des films, publicités, promotions, et par le prisme des médias (et le plus souvent, des tabloïds). Parler de la vie, de la formation, des études, des passions, de la famille, des enfants de ces femmes - pour la plupart, actrices, ou ayant un temps voulu l'être - est une façon de lutter contre la mentalité dénoncée dans le JDD par Isabelle Adjani : "Pour la plupart des gens, si une actrice doit coucher pour y arriver, ça reste naturel, voire normal, selon l'idée qu'il faut bien donner un peu de soi quand on veut obtenir beaucoup. Et cette question est trop peu souvent considérée sous l'angle du harcèlement et du viol: 'Et quand bien même, ne l'aurait-elle pas un peu cherché, elle qui affiche et montre son corps dans des tenues sexy, glamour, affriolantes?'". Cette mentalité déplace la honte sur les victimes - ou, de façon générale, sur les accusatrices. Qu'il est facile de se dire : "Bah, toutes pareilles, elles l'ont cherché", en uniformisant l'ensemble de ces femmes et en les lapidant en place publique avec des clichés. Et qu'il est confortable d'oublier que chacune a une vie différente, un passé différent, un parcours différent, des émotions particulières, des rêves, des craintes, une façon unique de réagir à une situation et de se la remémorer, par la suite. Les longueurs me semblent nécessaires, pour garder en tête que chaque femme impliquée est une personne à part entière, et non juste un nom, un personnage, ou le cliché entrevu d'une actrice - et aussi pour créer l'empathie avec les femmes les moins exposées, qui méritent, à égalité, le même intérêt, et la même place.

Judith est née en 1972 à Paris. Sa mère est psychomotricienne, enfant d'une famille "très catholique", son père, psychanalyste, issu d'une lignée juive polonaise ("rescapé[s] de la Shoah", les Godreich ont francisé leur nom en Godrèche).

Judith est très marquée par la figure de sa grand-mère - la mère de son père - «très cultivée et très drôle, sociable, vivante». Elle pense même, à une époque, en faire l'héroïne d'un documentaire.

Ses parents se séparent alors qu'elle-même - fille unique du couple - a huit ans. Pour l'enfant, c'est un tremblement de terre - d'autant que sa mère se montre, à la suite du divorce, très "absente".

La petite fille devient ado dans un milieu où Freud, Rimbaud, les arts, la culture, sont une part de la vie quotidienne. Bonne élève, plutôt littéraire que matheuse, elle fréquente assidûment la Cinémathèque et, très rapidement, se rêve actrice.

"Intrépide" et "sauvage", la collégienne démarche elle-même les agences de casting, et décroche l'année de ses 13 ans un petit rôle dans L'Été prochain de Nadine Trintignant, puis dans Les Saisons du plaisir de Mocky, qui sortira deux ans plus tard. À 14 ans, elle interprète son premier "grand" rôle dans Les Mendiants de Benoît Jacquot.

Jacquot a 40 ans et Judith à peine 16 lorsqu'elle quitte le lycée et s'installe chez lui.  Son père, "confiant" dans la maturité de sa fille, la laisse faire.

En 1989, elle se fait remarquer par son interprétation sensible et juste de La Fille de 15 ans de Jacques Doillon - et les rôles affluent.

À 22 ans, elle publie un roman, Point de côté, chez Flammarion - les critiques sont bonnes.

Ridicule de Patrice Leconte, sorti en 1996, est le film qui lui amène, à 24 ans, une reconnaissance internationale... et qui achète les droits américains du film ?

Vous avez deviné : Harvey Weinstein.

Harvey invite Judith Godrèche à un petit-déjeuner au Festival de Cannes, en mai 1996

Contrairement à bon nombre d'actrices anglo-saxonnes, la jeune Française, à cette date séparée de Jacquot, n'a alors "aucune idée" de qui est Weinstein.

Lui, l'a remarquée, en revanche, Ridicule - qu'il vient d'acquérir - ayant fait l'ouverture du Festival de Cannes.

Elle rejoint donc le producteur - qui souhaite discuter avec elle - à l'hôtel du Cap-Eden-Roc.

Une cadre de Miramax est présente. Ils déjeunent ensemble. Puis la femme laisse Judith en tête à tête avec Harvey Weinstein - qui propose à l'actrice de lui montrer "la vue" depuis sa terrasse, mais aussi (ce qui est plus important pour la carrière de Judith) de discuter de la campagne marketing à venir et, pourquoi pas, d'une "campagne pour les Oscars".

"J'étais si naïve et si peu préparée", dit Judith.

À l'étage, Harvey propose à Judith un massage. Il lui explique, selon Judith, qu'il s'agit d'une "coutume américaine". Judith refuse.

"La seule chose dont je me souviens, l'instant suivant, c'est lui se pressant contre moi et tentant de me retirer mon pull",  s'est remémorée Judith, le 10/10/2017, pour le Times.

Judith lui échappe et quitte l'hôtel.

Lorsqu'elle appelle la responsable de Miramax avec laquelle elle avait contact : la femme lui conseille de ne rien dire.

Miramax lui fait le "cadeau" de mettre "son visage" en gros-plan "sur un poster" de promotion du film Ridicule.

Judith suit les conseils prodigués par les responsables de Miramax : elle essaie de composer avec le moment choquant qu'elle a vécu, de faire "comme si rien ne s'était passé" - et maintient des rapports cordiaux - principalement par mail - avec Weinstein.

"J'aurais aimé avoir quelqu'un avec qui en parler", regrette-t-elle.

Nous avons déjà mentionné Gwyneth Paltrow. Souvenez-vous : 1998 - le show télé de Dave Letterman, les plaisanteries de Dave sur Harvey, le "petit chef mafieux" - et Gwyneth, qui admet avoir été "forcée" à venir.

Ce soir-là - un soir de Thanksgiving - Gwyneth avait prévu d'être en famille, le temps de quelques jours de relâche... mais Harvey en avait décidé autrement : vedette de Miramax, l'actrice devait assurer la promotion d'un film dans l'émission, ultra-populaire, de Letterman.


Gwyneth Paltrow est née en 1972 dans la ville des anges (et du cinéma) : Los Angeles. Son père, descendant d'une lignée de rabbins d'Europe de l'Est, est metteur en scène de théâtre et producteur de séries télé. Cinq années après ce Thanksgiving manqué, Bruce Paltrow, après des années de lutte contre un cancer de la sphère buccale, décèdera à Rome - où Gwyneth fête son trentième anniversaire.

La mère de Gwyneth, Blythe Danner, d'origine néerlandaise, est actrice. Vous la connaissez - forcément. Si vous aimez les grands classiques, je vous dirai : Molly dans Lovin' Molly (1974), de Sidney Lumet. Si vous êtes portés vers les comédies contemporaines, je vous dirai : la belle-maman de Ben Stiller dans Mon beau-père et moi et ses suites (2000-2010).

Mère et fille partagent à deux reprises l'affiche d'un film, en 1992, et en 2003, et Gwyneth débute sa carrière aux côtés de Blythe, en 1990, sur les planches du Williamstown Theater, dans la pièce Picnic.

À ce moment-là, Gwyneth, après une année passée en Espagne dans le cadre d'un programme d'échange étudiant, envisage d'être anthropologue - mais son interprétation au théâtre, remarquée par les critiques, l'encourage à délaisser les bancs de son université pour devenir actrice, comme sa mère.

On la voit l'année suivante - à 19 ans - dans Un cri du cœur, dont la vedette est John Travolta. La même année, son parrain Steven Spielberg (oui, il y a pire comme parrain, lorsqu'on veut se lancer dans le cinéma) lui offre le rôle de Wendy dans Hook.

Gwyneth s'essaye à plusieurs genres : comédie, thriller, biopic, romance.

Le tournant de sa carrière, en 1995, est son attachante interprétation de la lumineuse (au fond, la seule lumière d'un film sombre - très sombre) jeune épouse de Brad Pitt dans Seven de David Fincher. Le film, porté par le trio Morgan Freeman / Brad Pitt / Kevin Spacey, a un succès retentissant, aussi bien public que critique.

Compagne de vie de Brad Pitt, Gwyneth le devient, à cette même époque, dans le civil - ce qui ajoute à sa notoriété grandissante.

On la cantonnera beaucoup - Hollywood aimant les petites cases - aux rôles de jolie blondinette lisse, un brin charmeuse, un brin vulnérable, alors qu'elle est capable de performances plus complexes : on le voit dans Hard Eight, par exemple, et que son répertoire peut être plus varié (ce qu'elle prouvera urant les deux décennies suivantes).

Gwyneth croise la route de Weinstein en 1996, un an après Seven : elle a 22 ans.

Harvey l'engage dans "l'écurie Miramax" pour incarner l'héroïne d'une adaptation cinématographique d'un roman de Jane Austen : Emma.

L'ogre l'invite alors dans sa suite, au Peninsula Beverly Hills, pour un "entretien de travail".

Le début de l'entrevue se passe sans accroc, de façon banale.

Rien à noter, donc... jusqu'au moment où Harvey, "out of the blue" - sans transition - aurait "posé ses mains sur [Gwyneth] et suggéré qu'ils aillent dans la chambre pour des massages".

"J'étais une gamine, je venais d'être engagée, j'étais pétrifiée", a expliqué Gwyneth au Times, le 10 octobre 2017.

"Gelée", "immobile", "pétrifiée"... vous verrez à quel point, dans la bouche des accusatrices, ces mots reviennent souvent.

Dans Sirius XM, l'émission radio d'Howard Stern, Gwyneth se souviendra : "J'étais sous le choc."

Elle refusa, partit, et confia à son agent, et à son petit ami d'alors - Brad Pitt, donc - ce qui s'était passé.

Elle était encore "secouée", et la situation était d'autant plus problématique qu'elle avait deux films encore sous contrat avec Miramax : elle devait tenir bon, elle n'avait pas le choix.

Que fit l'agent ? Nul ne le dit.

Quant à Brad Pitt, il réagit... comme seul un Brad Pitt pouvait le faire.

Rappelons que pour Brad, la notoriété n'avait pas été facile - ni immédiate. Pas de jeunesse dorée, pas d'amis influents, pas de parents célèbres : le père dirigeait une petite entreprise, la mère travaillait dans un lycée. De dix ans l'aîné de Gwyneth, Brad s'est cherché un bon moment avant que le cinéma ne le trouve. Il commence des études d'architecture et de design, les abandonne, puis s'engage dans un cursus de journalisme - et puis, de nouveau, abandonne. Il part alors à Los Angeles, avec 300 dollars en poche. Il travaille comme déménageur, chauffeur, livreur, serveur, tout en suivant des cours d'art dramatique. Puis enfin arrivent, après nombre de castings, les premiers contrats (dont une pub pour Levi's), et les premiers rôles.

Lorsque Gwyneth lui raconte son entrevue pour le moins glauque avec Weinstein, nous sommes en 1996 : Brad a 32 ans, a incarné le JD de Thelma et Louise, le Paul Maclean de Et au milieu coule une rivière, de Robert Redford, le tueur en série de Kalifornia, et le Tristan Ludlow de Légendes d'automne - avant qu'une suite de rôles ne lui donnent accès au statut de star internationale : Louis, d'Entretien avec un vampire (rôle qui lui vaut un MTV Movie Award), le jeune policier impulsif du macabre Seven , l'activiste fou de L'Armée des douze singes de Terry Gilliam, et le terroriste de La rage au cœur. Il est déjà une star. Trois ans plus tard, il tournera  Fight Club sous la direction de David Fincher - et sa célébrité ne fera plus que croître.

"[Brad] a utilisé sa notoriété et sa puissance pour me protéger à une époque où je n'avais ni notoriété ni puissance", a expliqué Gwyneth à Stern.

Lors de l'ouverture d'une pièce à Broadway, les trois protagonistes - Gwyneth, Brad et Harvey - se trouvent ensemble, dans la même salle. Pitt fonce alors vers Harvey, le prend à part et lui dit :

"Ne mets plus jamais ma petite amie mal à l'aise, ou je te tue."

"Jamais plus Harvey ne s'est comporté d'une façon inappropriée avec moi", dit Gwyneth - pas même après sa rupture, en 1997, avec Brad : "Énergétiquement parlant, c'est comme s'il l'avait jeté contre un mur."

Harvey sera par ailleurs l'homme qui, de façon indéniable, propulsera la carrière de Paltrow.

C'est un secret de polichinelle qu'Harvey "obtenait" des récompenses pour les films et vedettes qu'il produisait - on l'a vu. Ce fut le cas pour sa lumineuse jeune première - qui sera d'ailleurs mise en avant comme la "First Lady de Miramax". Après une campagne sans précédent (voir page précédente) menée par Harvey pour Shakespeare in love , Gwyneth remporta - alors que son grand-père mourait - un Oscar pour son interprétation de Viola.

Le prix à payer fut le silence.

Peu après la confrontation avec Brad Pitt, Weinstein aurait appelé Gwyneth, lui intimant de "ne dire à personne d'autre" ce qui s'était passé à l'hôtel.

"Il m'a hurlé dessus un long moment. C'était violent." 

Actresses: What Weinstein did to us, The Straits Times, 12/10/2017

Violent, certes - et traumatisant, parce qu'Harvey alternait le chaud et le froid.

Pour Gwyneth, Weinstein, jusqu'à son dérapage, avait toujours été "Oncle Harvey". Elle comprit néanmoins, avec le temps, que la relation professionnelle qu'ils avaient était "une relation classique d'abus" : Weinstein était, selon l'actrice, tour à tour "méchant", "vraiment abominable" puis "incroyablement généreux".

"Je me sentais en permanence en terrain dangereux", a-t-elle confié à Taffy Brodesser-Akner.

-How Goop’s Haters Made Gwyneth Paltrow’s Company Worth $250 Million, 25/07/2018, The New York Times

Au téléphone, elle encaissa, et tint bon en priant Weinstein de revenir à une discussion uniquement professionnelle - Gwyneth et son chevalier servant Brad Pitt semblèrent donc gagner cette bataille.

Néanmoins, il y eut un autre prix à payer - un "dommage collatéral" : les rumeurs.

Des rumeurs insistantes, dont Amber Valentine, artiste et chroniqueuse sur Medium, se souvient, en tant que fan de cinéma et lectrice encore (au début des années 2000) adolescente :

"Il y avait des murmures — Même moi, une adolescente du Middle West alors âgée de 15 ans et affamée de tout ce qui touchait à la "pop culture", j'avais connaissance de ces rumeurs (...) Peignaient-elles Paltrow en victime ? Ou en protagoniste consentante du petit jeu de la "promotion canapé" ? (...) je soupçonne que c'était la seconde option. Ces "murmures" devinrent de grands cris quand la campagne pour faire faire gagner le prix de la meilleure actrice à Paltrow pour Shakespeare in love a débuté. C'était partout sur les forums de discussion, et même suggéré dans les pages de magazines comme mon bien-aimé Entertainment WeeklyHarvey Weinstein vous obtiendra un Oscar si vous écartez les jambes."

The Pain and Poise of The First Lady Of Miramax — The Roundabout Tale Of How No Man In Hollywood Can Believe It Happened To Gwyneth, Amber Audra Valentina, 24/10/2017, Medium

Gwyneth aurait pu, dira-t-on (parce que dire, lorsque l'on n'est pas impliqué, est facile) se défaire de ces suspicions en faisant part de ce qui s'était réellement passé entre Weinstein et elle aux journalistes. Pour quelle raison - ou quelles raisons - ne l'a-t-elle pas fait ?

Geneviève Schmidt, psychothérapeute spécialisée en accompagnement des victimes de violence psychologique et de manipulateurs pervers narcissiques donne une clé permettant de comprendre non seulement Gwyneth, mais les réactions (ou non-réactions apparentes) de plusieurs victimes ("alléguées", faut-il préciser) d'Harvey Weinstein :

"La victime du pervers narcissique, homme ou femme, met en général du temps à réaliser la complexité et la gravité du piège dans laquelle elle se trouve. Ce piège tend à se refermer en douceur, comme un boa constrictor qui vient posément étrangler sa proie. Lorsqu’elle se rend compte de cette emprise, les anneaux sont déjà là, parfaitement enroulés autour d’elle. (...) Il est important de se rendre compte du conditionnement profond que subit la victime. Un conditionnement dont elle n’est pas toujours consciente."

Précision importante : Est-ce que j'entends ici qu'Harvey Weinstein serait un "pervers narcissique" ? La réponse est claire : absolument pas. Je ne suis ni médecin, ni thérapeute, et je me garde de juger qui que ce soit (Weinstein compris). C'est son comportement, tel que décrit par les multiples femmes qui ont témoigné de leur expérience, que j'épingle. Sans poser d'étiquette sur un homme, il est possible de dénoncer un mode de relation (dans le cadre du travail, par exemple, ce qui était le cas avec ces femmes) comme "toxique". C'est le mot qu'emploie d'ailleurs Gwyneth, avec le recul. L'image du boa pour caractériser une relation d'abus de pouvoir et d'emprise me semble parlante - à vous de la faire vôtre, et de conclure, concernant Weinstein, selon vos propres lectures et réflexions (vous verrez en toute fin d'article que j'ai un questionnement autre, pour ma part).

Gwyneth était déstabilisée par un Harvey tour à tour "généreux" et "méchant", on l'a vu. Ces comportements apparemment incohérents, Geneviève Schmidt les décrit comme des "messages contradictoires" - qui détruisent peu à peu la capacité de réflexion et de réaction (notamment par le biais de l'épuisement émotionnel) chez la victime.

Le "boa" de l'emprise s'était-il refermé trop fort sur Gwyneth ?

La mère de Gwyneth affirme que non.

En alléguant dans un billet, le 14/10/2017, que "Gwyneth Paltrow avait mis de côté ses scrupules pour devenir la 'First Lady de Miramax'", la chroniqueuse Maureeen Dowd, avait, estimait Blythe, "dénigré" sa fille. Elle prit à son tour la plume le 17/10/2017, dans le New York Times, pour rappeler que "malgré le fait que Mr Weinstein avait menacé [Gwyneth] si jamais elle parlait de ce qui s'était passé", la jeune femme avait rapporté les faits : à son agent, et à Brad Pitt. En "insistant" par la suite pour que Weinstein la "traite avec respect", elle a "lutté", considère sa mère - qui aimerait qu'on se consacre à faire évoluer les comportements "indésirables" et "inacceptables" dans le futur, plutôt que blâmer les femmes qui y ont été confrontées.

Quant à Gwyneth, elle a une explication on ne peut plus claire de son silence :

"J'étais censée garder le secret", dit l'actrice.

Angelina Jolie est restée discrète sur sa propre "mauvaise expérience avec Harvey Weinstein".

Fille des comédiens Jon Voight (souvenez-vous, Joe Buck dans Macadam Cowboy, aux côtés de Dustin Hoffman) et Marcheline Bertrand (devenue par la suite agent de sa fille, avant de décéder en 2007 - après 7 années de lutte - des suites d'un cancer des ovaires), Angelina, née en 1975, n'a quasiment aucun souvenir de ses parents ensemble : ils se sont séparés alors qu'elle avait 1 an et ont divorcé un an plus tard.

Elle grandit avec sa mère et son frère aîné, James, qui deviendra acteur et producteur, dans le comté de Rockland, puis à Los Angeles. Enfant gaie, boute-en-train, toquée de vêtements à paillettes, elle fait partie d'un gang de petites filles qui "agressent" les garçons avec des bisous. 

À 7 ans, elle fait une apparition dans un film aux côtés de son père. À 11 ans, elle décide de devenir actrice et s'inscrit à l'Institut de théâtre Lee Strasberg. Elle est maigre, porte des lunettes, un appareil dentaire, et doit se contenter de vêtements de seconde main. Ses camarades ne sont pas tendres et elle est, souvent, la proie de moqueries.

Adolescente, Angie connaît une période autodestructrice - elle "se déteste" et ne supporte pas qu'on la touche. Elle abandonne les cours de théâtre, adopte un style punk, s'adonne avec son petit ami d'alors au sadomasochisme et, seule, à l'automutilation.

À 16 ans, l'appareil dentaire est ôté et Angie se défait de ses lunettes. Elle tente sa chance en tant que mannequin, et cela, enfin, lui réussit. Elle apparaît aussi en tant que figurante dans des clips musicaux. Et elle reprend des cours de théâtre, et joue, sur scène, son premier rôle important.

Parallèlement, elle reprend aussi contact avec son père. Impressionné par le talent de sa fille, il l'encourage et la conseille.

Elle reprend confiance - même si les idées noires reviennent par moment la hanter (Dominic Wills raconte comment, lors d'un de ces "moments noirs", elle avait voulu engager un tueur pour la tuer, elle - il lui avait demandé de réfléchir durant 30 jours... elle ne l'avait finalement pas recontacté).

Le rapport avec son père, bien que pacifié, ne sera jamais idéal. Angie se défera officiellement en 2002 de son nom, Voigt, pour "Jolie" - ce à quoi son père réagit en avançant, au cours d'une interview télé, que sa fille "a de graves problèmes mentaux".

Revenons au plan professionnel. La carrière d'actrice d'Angelina est lancée dès 1993, par divers films modestes, voire ratés du point de vue de la critique, mais dans lesquels elle se démarque. Elle remporte en 1997 un Golden Globe et est nominée aux Emmy Awards  pour son interprétation de l'épouse de George Wallace, ancien gouverneur ségrégationniste, dans le biopic télévisé réalisé par John Frankenheimer.

Le grand tournant, pour sa carrière, se produit en 1998, lorsqu'elle incarne sur HBO le top-model au parcours trash Gia Carangi - Angie remporte son second Golden Globe, un Screen Actors Guild Award, et est de nouveau nominée pour un Emmy Award.

Le rôle a été très exigeant, en appelant aux parts les plus sombres de la vie et des émotions de l'actrice - qui s'est taillé, sur le tournage, une réputation d'actrice "difficile à gérer". Angelina prend une pause, et part étudier l'écriture scénaristique et la réalisation à l'Université de New York.

Après quelques mois, elle est de retour sur les plateaux, et interprète deux rôles, dont celui de Marjorie dans La Carte du cœur, auprès, notamment, de Sean Connery.

C'est précisément lors de la sortie de ce film, fin 1998, alors qu'elle-même a 23 ans, qu'Angelina fut amenée à "rejeter des avances non désirées", "dans une chambre d'hôtel", d'Harvey Weinstein.

Elle a fait le choix, à la suite de cet incident, de "ne plus jamais travailler avec lui" et de "mettre en garde celles qui [travaillaient avec Weinstein]".

"Ce type de comportement envers les femmes est inacceptable - quelle que soit la profession, quel que soit le pays", a écrit Jolie dans un bref email au New York Times.

Léa Seydoux - la seconde "nouvelle" Française mentionnée par le Times - est une "fille de" qui a propulsé seule sa carrière.

Le nom "Schlumberger-Seydoux" vous dit-il quelque chose ? Si la réponse est non, un rapide détour par le passé s'impose.

Tout commence au XVIe siècle en Alsace. L'ancêtre, Nicolas, à la fois puritain et progressiste (il crée pour ses ouvriers un système de mutuelle et de coopérative), fonde une filature de coton. Trois siècles plus tard, son descendant, Paul Schlumberger, industriel dans le secteur textile, épouse une féministe militante, Marguerite. Ils ont cinq fils ; la postérité retiendra surtout : Conrad, ingénieur, et Marcel, dont les brevets dans le domaine de la prospection pétrolière feront la fortune. Un peu plus proches de nous dans le temps, naissent Jérôme, Nicolas et Michel. Héritiers de la multinationale Schlumberger Limited (100 000 employés) créé en 1926 par Marcel et Conrad, ils appartiennent à ce qu'on appelle la "branche Seydoux" de la famille. L'aîné, Jérôme, prend la tête de Pathé et Nicolas, celle de Gaumont. Michel est producteur (notamment de Cyrano de Bergerac) et président d'un club de football.

La fortune de Jérôme - homme "d'une froideur de marbre" d'après le réalisateur Abdellatif Kechiche - est aujourd'hui évaluée à 1,2 milliards d'euros. Et il est le grand-père de Léa Seydoux.

Favorisée pour autant, Léa ? Oui et non.

Sa mère, Valérie Schlumberger, est une rebelle. Avant d'épouser en secondes noces son cousin - le père de Léa - elle se marie à un ethnologue - dont elle attend son premier enfant - et part vivre avec lui au Sénégal. Revenue en France en 1977, elle est tour à tour "costumière, décoratrice, romancière, assistante de production puis productrice". Au final, en 1995, elle revient vers son premier amour : l'Afrique, en tant que "pionnière du commerce équitable". « Elle est tout sauf matérialiste. Elle a choisi de ne jamais s'acheter de sac Hermès et de tout donner à son œuvre. Elle ne s'est pas versé un salaire en vingt ans », a dit au Point la demi-sœur de Léa, Ondine.

"Ma mère parle peu, explique Léa Seydoux, interviewée par Le Monde, son influence sur moi n'est jamais passée par les mots. Mais j'ai un truc avec elle... Je l'ai vue libre, indépendante, se contrefichant du désir des autres. Je veux être comme ça."

Christian Louboutin, qui a vu grandir Léa Seydoux, la voyait comme "une pile électrique", "se ­racontant des histoires incompréhensibles dans son langage d’enfant mais qui, on le sentait, avaient un début, un milieu et une fin. Elle y mettait du jeu, des expressions, des attitudes. Elle était déjà très singulière"

Selon  Le Monde, l'enfance de Léa aurait été "étrange, errante, flottante, et assez solitaire", et son adolescence, "noire et chaotique". Fille d'une mère occupée et souvent absente, Léa, "rongée par la timidité", "transparente" et "mal dans sa peau", n'obtient aucun diplôme, ni le brevet, ni le baccalauréat.

"La décision de s'engager, corps et âme, dans le septième art lui donne, pour la première fois de sa vie, l'intime satisfaction d'être à sa juste place. "Enfin !" " Le mystère Léa Seydoux, Le Monde, 28/02/2014

« Quand j’étais petite, je chantais tout le temps, c’était la seule façon de pouvoir m’exprimer, a confié Léa à Vanity Fair. Le désir d’être actrice vient de là, c’est devenu la seule manière de mettre en mots mes émotions. »

Après des cours de théâtre, elle fait sa première apparition filmée à 20 ans, en 2005, dans le clip Ne partons pas fâchés de Raphael réalisé par Olivier Dahan. Elle s'inscrit ensuite dans une agence, et fait ses armes dans divers spots publicitaires, puis dans une comédie télé, puis un film.

C'est La Belle Personne de Christophe Honoré, tourné en 2008, qui la propulse.

Et si son patronyme est célèbre, Léa précise néanmoins dans M, le magazine du Monde :

"Mon grand-père,– le président de Pathé,– n'a jamais manifesté le moindre intérêt ni levé le petit doigt pour ma carrière. Et jamais je ne lui ai demandé quoi que ce soit."

Cela n'empêchera pas l'actrice d'être, par la suite, très exigeante puisque, selon Capital, elle aurait "imposé à la production [de La Belle et la Bête] de prendre en charge son «coach de jeu» personnel, une coiffeuse et une maquilleuse «à sa disposition exclusive», une doublure si nécessaire pour les scènes dénudées et un «styliste personnel» durant la promo", et aurait aussi "obtenu la loge «la plus favorisée du tournage»".

Si son milieu lui a porté chance, les critiques et le public ne se sont pas gênés pour être sévères. Alors qu'à 30 ans, l'actrice cumule une palme d'or à Cannes, 30 films, et le rôle - envié - d'une James Bond girl, elle est aussi la cible d'un "bashing" souvent impitoyable.

Les internautes de Twitter, par exemple, la raillent lorsqu'en mai 2016, elle dit avoir fait "l'école de la vie" - expression peu en phase, d'après eux, avec ses origines privilégiées.

En 2016 encore, malgré "30 films à son actif, et (...) une palme d'or en 2013", il était encore difficile pour Léa, "l'héritière", de prouver que son succès était dû "au cinéma à son seul travail d'actrice plutôt qu'à l'influence et à la renommée de sa famille".

Pourtant, Léa persiste et signe :

"Je le redis, et je n'ai pas honte : je me suis faite toute seule. Point barre. Si les gens rigolent, tant pis (...) devenir actrice est né d'une souffrance. Parce qu'on naît du bon côté, on ne souffrirait pas ? Quel cliché ! La vie n'est pas aussi simple, binaire." Léa Seydoux, la belle épine, interview par Catherine Castro, Marie Claire, 16/11/2018

"Simple, binaire"... son impression sur Harvey Weinstein ne l'est pas non plus.

Le 11 octobre 2017, Léa livre au Guardian une première version d'une interaction décrite comme particulièrement brutale, avec Weinstein.

Comment ont-ils fait connaissance ?

"Nous étions à un défilé de mode. Il était charmant, drôle, intelligent – mais très dominateur. Il voulait me rencontrer pour prendre un verre et a insisté pour prendre rendez-vous le soir même (...) Son assistante, une jeune femme, était là. Tout au long de la soirée, il a flirté et m’a regardée comme si j’étais un morceau de viande. Il a agi comme s’il me considérait pour un rôle. Mais je savais que c’étaient des foutaises."  'J’ai dû me défendre': la nuit où Harvey Weinstein s'est jeté sur moi, The Guardian

Pourquoi a-t-elle accepté ? "C’est difficile de lui dire non, toutes les filles ont peur de lui", dit Léa. Weinstein "n’accepte pas d’entendre “non”." Et puis, une assistante est présente... avant de s'éclipser : ce fait revient souvent, on l'a vu, et on le reverra.

"Nous parlions sur le canapé quand il a soudainement sauté sur moi et a essayé de m’embrasser. J’ai dû me défendre. Il est grand, et gros, alors j’ai dû résister vigoureusement. Je suis partie, complètement dégoûtée (...)" 'J’ai dû me défendre': la nuit où Harvey Weinstein s'est jeté sur moi, The Guardian

Elle dit n'avoir pas eu peur, cependant. Elle dit ne pas se "[sentir] victime". C'est le fait que "le pouvoir fait autorité, il donne l'impunité" qu'elle condamne.

Elle a revu Harvey plusieurs fois : " Nous sommes dans la même industrie, donc c’est impossible de l’éviter."

Elle aussi l'a entendu se "[vanter] ouvertement de coucher avec des actrices d’Hollywood. Il m’a aussi dit des choses misogynes au fil des ans. Un jour, il m’a dit: “Vous seriez mieux si vous perdiez du poids”. Ce commentaire m’a choqué."  'J’ai dû me défendre': la nuit où Harvey Weinstein s'est jeté sur moi, The Guardian

Ce qu'Harvey a, d'après ce récit, tenté avec elle, Léa l'aurait vu aussi essayer d'y parvenir avec d'autres - sans se cacher :

"Une nuit, je l’ai vu à Londres pour les BAFTA, où il a passé la soirée à draguer ouvertement une jeune femme. Une autre fois, au bal Met Life, je l’ai vu essayer de convaincre une jeune femme de coucher avec lui. Tout le monde pouvait voir ce qu’il faisait (...) et personne n’a rien fait. (...) parce qu’il a énormément de pouvoir."

'J’ai dû me défendre': la nuit où Harvey Weinstein s'est jeté sur moi, The Guardian

En novembre 2018, dans les colonnes de Marie Claire, Léa tempère ses propos :

"S'il avait eu envie de me violer, il aurait pu, et il ne l'a pas fait".

Elle ne déteste pas Weinstein - non : elle évoque même une certaine "tendresse" qu'elle avait éprouvée pour lui.

Ce qu'elle juge, c'est la difficulté extrême de composer, professionnellement, avec un homme aussi puissant, et qui s'est arrogé tant de droits - y compris, semblait-t-elle évoquer dans son premier récit, celui de cuissage :

"Quand je le voyais, confie-t-elle à Marie Claire, j'avais des sueurs froides, je me disais : 'Bon, il va falloir être gentille avec lui, et en même temps le repousser, tout ça très gentiment.' Il fallait ménager la chèvre et le chou."

Florence Darel est, avec Léa Seydoux et Judith Godrèche, l'une des trois nouvelles Françaises mentionnées (à la suite d'Emma de Caunes, qui fut la première à s'exprimer en France) dans ce qui devient "l'affaire Weinstein".

Florence, née en 1968, est actrice, formée par Maurice Sarrazin. Éric Rohmer la révèle en 1990 avec Conte de printemps. Au cours des décennies 1990 et 2000, elle incarne sur grand écran une longue série de personnages féminins, souvent secondaires, mais marquants : par exemple, Jeanne d'Orléans dans la seconde partie de Jeanne la Pucelle, de Rivette, ou la fille d'Archambaud, Marie-Anne, dans Uranus de Claude Berri, - ou encore la journaliste, dans le film-testament de Pierre Schoendoerffer, Là-haut, un roi au-dessus des nuages. Très demandée à la télévision (plus de 35 rôles à son actif), Florence est également comédienne sur les planches dans des pièces d'auteurs aussi bien contemporains (Éric-Emmanuel Schmitt, Florian Zeller) que classiques (Jean Anouilh, Victor Hugo, Oscar Wilde). Elle est nominée deux fois, aux Césars, puis pour un Molière. De sa vie personnelle, on sait peu de choses, sinon qu'elle a eu, à 41 ans - en 2009 - un enfant, Anton, avec son époux, le compositeur Pascal Dusapin.

En bref : un parcours brillant, une femme discrète.

Le 12 octobre 2017, Florence Darel révèle au Parisien qu'Harvey Weinstein l'a courtisée de façon extrêmement insistante à Paris, en 1994, et de nouveau en 95 -  alors qu'elle avait 25/26 ans.

Insistante ? Oui. Au point de la faire appeler jusque chez ses parents.

En 1994 déjà, Harvey, acquéreur pour Miramax des droits de Fausto - dans lequel jouait Florence Darel - avait essayé à plusieurs reprises d'inviter l'actrice à une fête. Elle s'était défilée une première fois.

En 1995, rebelote : Harvey la rappelle. L'agent de Florence la pousse à accepter la rencontre.

Leur première entrevue a lieu dans la suite de Weinstein, au Ritz.

"Il gueulait parce qu'il n'y avait pas de jacuzzi dans la chambre. Sa femme était juste à côté. Il m'a parlé d'un film qu'il voulait faire sur la guerre 39-45 puis il s'est mis à me dire qu'il me trouvait très attirante et qu'il voulait avoir des relations avec moi."

Florence Darel au Parisien, 12/10/2017

Comme Florence objecte être "très amoureuse de son compagnon", Harvey - que le détail ne déstabilise pas le moins du monde - lui aurait proposé d'être sa "maîtresse quelques jours par an" - lui laissant entendre que parallèlement, il pourrait lancer sa carrière en Amérique.

Florence décline - polie - et quitte les lieux.

20 ans plus tard, l'actrice ne cache plus sa colère :

"Tout le monde, ne serait-ce que les organisateurs de festivals, est aux premières loges pour savoir ce qui se passe dans les hôtels. Pourquoi est-ce que les agents envoient des actrices à des prédateurs ? Pourquoi est-on censées aller rencontrer des producteurs dans des chambres d'hôtel ?" Florence Darel au Parisien, 12/10/2017

Dans Quotidien, l'émission télévisée de Yann Barthes sur TMC, sa parole, libérée, invitera à aller creuser encore plus loin : non seulement tout est mis en place selon elle, autour des jeunes actrices, pour que ces abus puissent se produire, mais cette mentalité gangrène tous les milieux - notamment, selon elle, du divertissement et de la politique - au-delà.

«Il y a une omerta monstrueuse là-dessus. Pourquoi est-ce personne ne dit rien? Pourquoi est-ce que les gens continuent à se taire? (...) Quand est-ce que les hommes vont être adultes et vont considérer que les femmes ne sont pas un trophée, pas un butin que l’on ramasse quand on a le pouvoir ?», Florence Darel à Yann Barthes dans Quotidien, TMC.

La reporter télé Lauren Sivan - également citée par le Times - s'est confiée le 6 octobre 2017 à son confrère Yashar Ali, du Huffington Post.

Dix ans plus tôt, elle avait été présentée à Harvey Weinstein dans un restaurant italien renommé, le Cipriani, à Manhattan.

La soirée s'était poursuivie dans un café, dans lequel Weinstein avait investi : le Socialista.

Weinstein l'invita à faire un tour du propriétaire. Sivan n'était pas particulièrement partante - aussi une amie lui promit, si leur absence durait, de venir les rejoindre.

Arrivé au bas de l'escalier, Harvey guida Lauren vers les cuisines, quasiment vides. Lauren ne vit que deux employés, occupés à faire la vaisselle. Weinstein les congédia, et aussitôt qu'ils furent partis, il se se serait penché et aurait tenté d'embrasser Lauren - qui se déroba.

Alors qu'elle lui expliquait qu'elle avait un compagnon, Weinstein lui aurait dit : "En ce cas, peux-tu juste te tenir immobile et la fermer ?"

Impossible pour Lauren, coincée entre cuisine et toilettes - et la masse de Weinstein - de faire demi-tour.

Aussitôt, Harvey aurait défait son pantalon et aurait commencé à se masturber, juste devant elle.

"Profondément choquée" - et "figée", elle aussi - Sivan dit n'avoir pas su quoi dire ni faire, d'autant que tout se passa très vite : Harvey aurait très vite "éjaculé dans une plante en pot" qui se trouvait là et refermé aussitôt sa braguette.

Ensuite, il serait remonté avec Lauren, comme si rien ne s'était passé - croisant au même moment l'amie qui, inquiète, était partie à leur rencontre.

Lauren et son amie quittèrent le café.

Harvey l'appela le lendemain pour lui dire qu'il "avait passé un très bon moment avec elle" et lui proposer qu'ils se revoient.

Lauren lui rappela qu'elle était en couple - l'ogre ne revint jamais plus à la charge.

Le 8 octobre 2017, l'artiste et écrivaine Liza Campbell prend publiquement la parole dans le Times londonien.

Née dans un château - le Cawdor Castle - en Écosse, sa vie commence comme un conte de fées : jolie famille, titre valorisant, confortable fortune. Ensuite, comme dans n'importe quel conte - y compris hollywoodien - les choses se compliquent.

Déjà, Liza est sensibilisée très tôt à une forme d'injustice, insidieusement en vogue dans le microcosme de la noblesse : le sexisme. Alors que l'un de ses frères, plus jeune qu'elle, héritera du titre de "thane" (ndlr : équivalent approximatif de baron) de son père, l'usage de la "primogéniture" veut qu'elle-même se contente, en tant que fille, puis femme, de prendre soin de son apparence. “N'oublie pas de mettre ta ceinture de sécurité, lui répètera plusieurs fois son père, parce que ton visage, c'est ta fortune.”

Ensuite, des spectres grimaçants se faufilent dans la demeure qui inspira Shakespeare (le château de Cawdor est le "château de MacBeth") : le thane de Cawdor (le vrai : le père de Liza, pas le personnage de Shakespeare) se met à boire et à consommer de la drogue, et devient violent.

Ses parents divorcent alors qu'elle a 20 ans, après 22 ans de mariage. Durant les années 80, Liza fréquente un joueur de cricket pakistanais - qui deviendra plus tard Premier Ministre : Imran Khan. En 1990, elle épouse un pêcheur, William Robert Charles Athill. Ils ont deux enfants. En 1993, ils divorcent.

Après avoir vécu sur l'île Maurice, au Kenya et en Indonésie, Liza revient dans le pays où elle a fait ses études : l'Angleterre.

Elle est mère, redevenue célibataire, de deux enfants, et cherche un moyen de s'en sortir. Et c'est là que, cataclop, arrive un chevalier pansu, et tout de puissance vêtu (rimons - ça ne coûte rien) : Harvey Weinstein.

Ancienne vague connaissance de Liza (ils s'étaient rencontrés dans un taxi), Harvey lui propose un poste de lectrice-correctrice de scripts pour Miramax.

Tout semble aller pour le mieux - God save Harvey - et Liza est fort reconnaissante. Elle relit et corrige notamment Usual Suspects (sorti en 1995) et Shakespeare in Love (sorti en 1998) - puis, tout à coup, les envois cessent.

Quelques mois passent. Harvey l'appelle. "Comment va le boulot ?", lui demande-t-il. Liza lui mentionne qu'elle ne reçoit plus de script. "Passez me voir et on va arranger ça", propose-t-il.

Un rendez-vous est convenu dans sa suite londonienne. Liza se présente. Une assistante l'accueille, la fait entrer dans une pièce où plusieurs employés s'activent.

L'instant suivant, tout le monde s'éclipse et Liza se retrouve seule avec Weinstein.

Ils s'entretiennent quelques minutes.

Brusquement, le producteur s'excuse. Liza suppose qu'il va aux toilettes. Elle entend des bruits d'allées et venues, puis de l'eau couler dans une baignoire.

Tout à coup, Harvey brame, du bout du couloir : "Ça te dirait qu'on se prenne un bain ensemble ?"

Liza demeure quelques secondes sous le choc, incrédule.

Harvey insiste : "Allez, ça va être rigolo, on peut se boire du Champagne, tu peux me savonner... Qu'est-ce que t'en dis ?"

D'une voix aussi puissante que celle du chevalier gidouillard - tombé très bas dans son estime, Liza assène :

"Si vous revenez dans cette pièce sans vos vêtements, je vais perdre mon putain de calme !"

Toutes les pièces étant fermées à clé de l'intérieur, elle dut s'y prendre à trois fois pour trouver une voie de sortie.

“Il m'a fallu des jours pour apaiser ma colère, a-t-elle confié au Times de Londres. Et pour accepter la prise de conscience dévastatrice que ça n'avait jamais été un travail - juste un hameçon dissimulé."

La Britannique Kate Beckinsale est, comme Emma de Caunes, "enfant de la balle" : ses parents sont tous deux acteurs.

Kate perd son père très jeune. Son adolescence est chaotique. Anorexique et diagnostiquée comme souffrant de "TDAH", la jeune Kate est cependant douée à l'école, et aime écrire. Deux fois de suite, elle remporte un concours prestigieux : le W.H. Smith Young Writer's competition.

Elle fait ses débuts en tant que comédienne à 17 ans, dans des téléfilms. Elle incarne son premier rôle au cinéma à 20 ans, durant ses vacances universitaires (elle étudie le russe et le français à l'université d'Oxford) aux côtés de Keanu Reeves et Denzel Washingon, dans Beaucoup de bruit pour rien, réalisé (et interprété) par Kenneth Brannagh.

Ensuite, tout va très vite. Elle enchaîne des rôles importants, aussi bien dans de grosses productions hollywoodiennes (Pearl Harbor, Aviator, Van Helsing, Un amour à New York) que dans des films d'auteur, indépendants.


Le 12 octobre 2017, dans la foulée des déclarations précédentes au sujet d'Harvey, Kate, à son tour, poste un long message sur Instagram.


C'est à 17 ans, l'année de ses débuts, qu'elle rencontre Weinstein.

Conviée à s'entretenir avec lui à l'hôtel Savoy, à Londres, elle pensait que l'entrevue aurait lieu dans une salle de conférence, mais lorsqu'elle se présenta à la réception, on l'invita à monter directement rejoindre le producteur dans sa suite.

Weinstein reçut l'adolescente en peignoir, et lui proposa un verre d'alcool - elle refusa. Elle avait école lendemain matin, lui dit-elle. Puis elle partit - il ne se passa rien.

Plus tard, Harvey lui demanda si ce jour-là, lors de cette entrevue, il avait "tenté quelque chose" - ce qui fut rétrospectivement choquant - du moins peut-on l'imaginer (elle ne le formule pas explicitement) - pour la jeune femme.

Or, d'après le message de Kate, l'ogre ne se serait pas privé de "tenter quelque chose", à plusieurs occasions, par la suite.

"Je lui ai dit non, de façon professionnelle, à plusieurs reprises (...) et cela s'est parfois terminé avec lui hurlant et me traitant de "cunt" ["cunt" est un mot anglais difficilement traduisible : il réduit, de façon méprisante, une femme à ses paties génitales] et lançant des menaces (...) [mon refus de compromission] a indéniablement nui à ma carrière", écrit l'actrice.

Elle raconte aussi qu'un de ses amis a dit à une jeune actrice, invitée à dîner avec Harvey, d'être sur ses gardes. Le lendemain, un appel téléphonique l'a informé "qu'il ne ne travaillerait jamais plus avec Miramax".

"Harvey est emblématique d'un système malade", ajoute Kate.

Zoë Brock, australienne, est née en 1974 en Nouvelle-Zélande. Elle est devenue mannequin à 14 ans pour Vogue Australia, puis a rapidement travaillé à l'international. Elle a posé et défilé - entre autres - pour Cosmopolitan, Elle, Harper's Bazaar, Giorgio Armani, Vivienne Westwood, Thierry Mugler. Jeune femme, elle fait aussi des apparitions dans des films et séries télé. Passionnée de design, d'architecture et d'écriture, elle est aujourd'hui très active sur la plateforme d'expression Medium.

C'est sur cette plateforme que, le 8 octobre 2017 (avec quelques rectifications ultérieures), elle prend la plume pour faire part qu'elle aussi a été "Harveyed", comme elle dit - à 23 ans. Et pour partager son récit.


Zoë fait la connaissance d'Harvey lors d'un dîner, au Festival de Cannes. Elle est assise à côté de lui. Ils ont une relation en commun : la réalisatrice de La leçon de piano, Jane Campion.

Après le dîner, l'assemblée se sépare en petits groupes. Harvey - accompagné de son assistant Rick Schwartz - ne perd pas Zoë de vue. Et ça tombe bien, parce que Zoë, d'humeur rieuse, trouve le gros producteur sympathique.

La soirée se termine dans un manoir.

À minuit - l'heure de Cendrillon - Weinstein et son assistant proposent de raccompagner le petit groupe. Zoë se trouve alors séparée de son agent - seule avec Harvey, deux de ses amis et Rick Schwartz.

Constatant que le retour prenait plus de temps que prévu, Zoë demande ce qu'il se passe. "Changement de plan", l'informe-t-on : un dernier verre est prévu à une heure de là, au "Du Cap" [ndlr : il s'agit en fait de l'Hôtel du Cap-Eden-Roc, dont Weinstein est un familier].

Zoë suit les trois hommes dans la suite de Weinstein. Ils attendent - soi-disant - que le joyeux clan les rejoigne. Quelques minutes passent.

Là, très synchrones, les deux amis d'Harvey Weinstein descendent pour passer des appels téléphoniques. La jeune femme commence à se sentir mal à l'aise. Elle demande à l'assistant d'Harvey - Rick - de contacter le reste du groupe. À son tour, invoquant que le groupe est peut-être bloqué à la réception, Rick descend...

Et Zoë se retrouve seule, dans la chambre d'hôtel, avec Weinstein.

La situation déclenche en elle un état "d'alerte" - non sans raison, puisque c'est pile à ce moment qu'Harvey se serait à son tour éclipsé... pour réapparaître, nu comme un ver, et lui demander un massage.

Zoë, "paniquée", "sous le choc", se fige, sur le moment, comme tant d'autres l'ont fait avant elles - et comme tant d'autres le feront par la suite. Se demandant illico presto jusqu'où elle peut lui complaire pour se préserver, elle accepte que lui commence à la masser.

Alors qu'il pose ses mains sur ses épaules, elle tente de lui expliquer à quel point elle est mal à l'aise.

En même temps, Zoë réfléchit. Elle est seule. Harvey est costaud. Les murs sont épais. L'entourage acquis à Weinstein. Elle est piégée - on l'a piégée. Un instant, elle entrevoit son corps sans vie rebondir en bas, contre les rochers - elle est "terrifiée". Il faut qu'elle fasse vite. Qu'elle trouve une issue - de toute urgence.

Alors qu'elle se sent isolée, trahie, une autre émotion la submerge : la "colère". Elle bondit et court vers la salle de bains proche, et s'y enferme à clé.

La voilà protégée des ardeurs d'Harvey - mais ce n'est qu'une solution provisoire. Il n'y a pas de téléphone. Pas de sortie. Et pas d'autre arme qu'un nécessaire de toilette et "un séchoir à cheveux"... Elle vient de se piéger, à son tour.

En fait, si, il reste une arme à la jeune néo-zélandaise : les mots. Il va falloir qu'elle s'en sorte... avec des mots. Et tandis que le géant tambourine à la porte et supplie Zoë de sortir, elle se prépare, en urgence, un plan de bataille - qui se résume à ce qu'elle va lui dire.

La suite est à la limite de l'invraisemblable - la réalité dépasse la fiction, comme le dit Mark Twain.

Zoë, à travers la porte, adopte la voix d'une maman fâchée qui réprimanderait son enfant :

"C'est inacceptable. Rhabille-toi tout de suite, vilain, vilain garçon !"

Zoë Brock, Harvey Weinstein and I at The Hotel Du Cap, Medium, 6 octobre 2017 - révision le 15 octobre 2017

Et c'est d'une voix "contrite" qu'Harvey acquiesce.

Lorsque Zoë sort de la salle de bains, elle trouve - raconte-t-elle - le gros homme assis sur le lit, la tête baissée, sanglotant.

S'ensuit un dialogue surréalisteHarvey gémit qu'elle ne l'aime pas parce qu'il est "trop gros" tandis que Zoë laisse exploser sa colère d'avoir été ainsi piégée.

Harvey lui appelle un taxi et - comme il est très tard - lui paye une suite de luxe au Majestic, proche.

Durant les quelques minutes d'attente à la réception, Rick tente de s'excuser à son tour.

Lorsqu'elle raconte ce qu'il s'est passé au reste du groupe, elle n'est prise au sérieux par personne : tout le monde semble considérer qu'elle a juste "couché" avec Weinstein. Les ricanements et le déni collectif blessent la jeune femme - elle se sent "rabaissée".

Le matin, Harvey lui fait parvenir 13 roses et une invitation pour le soir même.

Humiliée, épuisée, elle fait promettre à son agent qu'elle ne sera plus mise en contact, de tout le Festival, avec Weinstein - l'agent s'y engage.

En fin d'après-midi, il l'emmène à une projection privée, dans un théâtre. Très peu de personnes sont conviées.

Zoë prend place dans un fauteuil. Sur l'écran apparaît le nom de la compagnie de production : Miramax.

Et derrière elle glisse une silhouette : un gros homme prend place juste derrière le siège de Zoë...

Harvey Weinstein.

 

 

Louise Godbold, comme Tomi-Ann, a trouvé une voie de résilience dans l'étude de la psychologie, et l'aide aux autres. Elle est aujourd'hui directrice exécutive de l'ONG californienne Echo Parenting & Education - dont le but est l'éducation des parents à la non-violence et à l'empathie - et consultante sur la gestion des traumatismes de l'enfance.


Dans les années 80, Louise, qui travaille en Grande-Bretagne dans le milieu du cinéma, fait la connaissance d'Harvey par le biais d'un ami à elle, qui invitait de façon régulière les frères Weinstein.

Souhaitant par la suite s'établir à Hollywood, il lui semble naturel de demander l'aide d'Harvey Weinstein. Elle espère qu'il pourra lui fournir un travail en tant que stagiaire. En 1991, elle le contacte.

Et c'est là, alors qu'il lui fait visiter les bureaux de Miramax, à New York, qu' Harvey aurait pris la main de Louise pour "la plaquer sur ses parties", l'aurait poursuivie "à travers une salle de conférence vide", "jusqu'à un ascenseur", puis l'aurait embrassée devant des employés de Miramax - expérience que l'intéressée décrit comme "très déplaisante" mais "courante", selon elle, pour une jeune femme au début des années 90.

Elle voit cela comme une "tentative d'approche vraiment moche" - "très embarrassante" - plutôt que comme une agression, à ce moment.

Leur amie commune l'appelle d'ailleurs pour lui transmettre les excuses de Weinstein, qui aurait été "sous pression" au moment de son geste.

Quelque temps plus tard, à Los Angeles, Harvey, dont Louise pensait qu'il voulait "faire amende honorable", lui propose un rendez-vous professionnel à l'hôtel où il séjourne : le Berverly Hills.

Louise se présente avec un ami, qui reste l'attendre à l'accueil. Durant une heure, Louise et Harvey s'entretiennent. Puis Harvey, qui entre temps se serait dénudé, lui aurait - le refrain est connu - "demandé un massage".

Le cerveau de Louise se focalise alors sur une seule problématique :

"Comment diable se sortir au plus vite de cette situation sans offenser l'homme le plus puissant d'Hollywood ?" 

Interview filmée de Louise Godbold diffusée par l'Associated Press, le 25 mai 2018

Alors que Louise tente de quitter les lieux, Weinstein la saisit par les épaules... Et la suite ? Louise n'en dit pas grand chose - comme si elle tentait de fuir ce moment, dans son récit, maintenant encore. On déduit simplement de ses confidences, souvent pesées, qu'elle parvient à partir sans qu'il y ait "viol".

"Sous le choc", Louise raconte tout à l'ami qui l'attend dans le hall de l'hôtel.

L'ami lui fera remarquer plus tard : "Tu sais, c'est étrange, tu n'avais pas l'air si bouleversée".

"Je crois que les gens ne comprennent pas vraiment ce qu'est le choc et la réaction de sidération qu'il provoque", dit Louise Godbold.

Ensuite, s'installe la culpabilité : "Je me sentais stupide de l'être mise dans cette situation", explique Louise. Et un intense sentiment d'isolement : "Je pensais que personne ne me témoignerait de compassion", ajoute-t-elle.

Thomas Misrachi, qui reçoit Louise sur les plateaux de BFMTV, lui demande pourquoi, une fois le choc passé, elle n'est pas allée porter plainte.

Louise lui précise qu'en 1991, il n'était "pas inhabituel pour une jeune femme que des hommes leur fassent des avances sexuelles agressives", et qu'elle-même n'avait "pas été violée" : "je ne sais même pas si la Police m'aurait prise au sérieux", dit-elle.

Avait-elle connaissance des comportements récurrents de Weinstein ? Rappelons que Louise ne faisait pas partie du petit monde fermé d'Hollywood : "Je n'avais aucune idée - absolument aucune idée - que d'autres femmes avaient subi la même chose",  et durant "26 années", elle n'en saura rien.

Ce sont les récits des autres femmes, dans l'article de Kantor et Twohey, qui frappent de plein fouet les souvenirs de Louise Godbold. Et c'est l'ami qui l'attendait dans le hall de l'hôtel, 26 ans plus tôt, qui lui envoie l'article et s'exclame : "Louise, c'est exactement ce qu'il t'est arrivé !"

Tout remontait - mais cette fois, elle n'était plus seule.

Alors Louise a parlé à son tour, dans un billet de blog, où elle livre une analyse particulièrement intéressante des faits, en essayant de comprendre le point de vue et l'histoire de chacun des protagonistes impliqués dans "l'affaire Weinstein" - y compris Harvey.

"Pourquoi les femmes portent-elles le poids de la honte de leurs agresseurs ? Nous déplorons les "crimes d'honneur" de l'Ancien Testament, estimant que cela punit la femme de s'être simplement trouvée dans une situation où elle était, elle-même, vulnérable, et pourtant c'est exactement ce qui est arrivé à ces femmes qui ont témoigné des abus commis par Harvey (...) une voix, dans leur tête, dit : “Pourquoi me suis-je mise dans cette situation?” (...) les femmes restent en retrait, silencieuses, blessées, parce que prendre la parole serait encore plus douloureux, dans ce contexte où le blâme est rejeté sur les victimes (...) Et ainsi les prédateurs continuent, sans être redevables de leurs actes, parce que la société – les commentaires sur Internet, les amis et la famille qui exhortent au silence, le conditionnement des femmes à être 'gentilles' et à pardonner le comportement des hommes ou à endosser la responsabilité elles-mêmes – permet aux prédateurs de transférer leur honte sur les victimes."

Louise Godbold, My Encounter With Harvey Weinstein and What it Tells Us About Trauma, 09/10/2017, blog du site ACES Connection.

(...)

[Note : cette page est en cours de rédaction - revenez mordre dedans un peu plus tard :)]

Hits: 74

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *