Incisive

Mord où ça fait mal

Il était une fois l’Ogre : Harvey Weinstein


Les outrances d'Harvey


Harvey sur son trône

2017. L'homme que le chroniqueur David Carr surnommait "L'Empereur Miramaximus" - Harvey Weinstein - a 65 ans.

Le gosse cinéphile des années 50 et 60 est devenu un géant, au sens physique du terme (1 mètre 83, 130 kilos) et un "magnat" ("mogul" en anglais) d'Hollywood.

Comprenez bien - parce que c'est important : Harvey Weinstein est incontournable. Dans l'industrie cinématographique - et au-delà.

Même quand on croit - ce qui est rare - qu'il n'a rien à voir avec un succès, il est là, pariez-le, quelque part dans le générique.

Tenez , prenez Le Seigneur des anneaux, par exemple : Harvey n'en est pas le producteur - ni le distributeur. Alors ? Alors, pourtant, il est encore là : en tant que producteur exécutif.

Partout - je dis bien partout - Harvey est là. Aussi inévitable dans le petit monde du cinéma qu'une place au milieu d'un centre-ville.

  • Vous êtes jeune réalisateur et avez un film à produire ? Harvey Weinstein.
  • Vous êtes une jeune comédienne qui veut se faire un nom dans le cinéma ? Harvey Weinstein.
  • Vous avez un projet, qu'il soit documentaire ou de fiction,  à la fois ambitieux et très personnel ? Harvey Weinstein.
  • Vous rêvez de cartonner au box-office alors que vous n'avez ni fortune ni relations ? Harvey Weinstein.
  • Vous êtes un producteur étranger et vous avez un film à revendre ? Harvey Weinstein.
  • Vous êtes un homme ou une femme politique - démocrate, de préférence - avec une campagne à financer ? Harvey Weinstein.

Et quand bien même vous n'auriez été, dans les années 2000 (par exemple), qu'un adolescent anglo-saxon feuilletant chaque semaine un magazine de divertissement, vous ne pouviez pas non plus l'éviter.

L'artiste Amber Valentine, dans un article consacré à Gwyneth Paltrow sur Medium, s'est remémorée l'omniprésence, dans son univers de fan et de lectrice, des frères Weinstein : "(...) [leurs] noms étaient présents dans presque chaque numéro d'Entertainment Weekly - répétés tellement de fois qu'il m'est aujourd'hui difficile de me souvenir d'un temps où Harvey Weinstein n'était pas en périphérie de la partie de mon cerveau dédiée à la 'pop culture'".

L'ogre est à ce point omniprésent que lorsqu'elle reçoit son Golden Globes pour son rôle dans "La Dame de Fer", Meryl Streep appelle Weinstein "Dieu".

Oui, Harvey Weinstein est un géant.

Harvey Weinstein est connu pour faire la pluie et le beau temps à Hollywood

Et de sa vie personnelle, que sait-on ?

En dehors de son parcours, du fait qu'il raffole des M&M's (au point d'avoir interrompu une projection pour, à quatre pattes, ramasser le contenu d'un sachet répandu sur le sol), et de quelques anecdotes concernant son enfance (souvent rapportées par Bob), peu de choses, en fait.

Le géant (pour les férus d'astrologie, un géant "Poissons") s'est marié à 35 ans avec son assistante chez Miramax - courtisée sur son lieu de travail.

Courtisée... lourdement d'après ses collègues, qui avaient dû rappeler à Harvey que le bureau n'était pas son terrain de jeu sexuel.

L'élue d'alors : la blonde Eve Chilton, 32 ans, issue d'une famille aisée. Trois filles naissent de leur union. Le mariage dure 17 ans. Le divorce est prononcé en 2004.

Trois ans plus tard, à 55 ans, Harvey épouse en secondes noces, l'actrice et styliste Georgina Rose Chapman, 31 ans, qu'il a rencontrée en 2005.

Parmi leurs invités, Jennifer Lopez, Cameron Diaz, Renée Zellweger ou Tarentino. Ambiance vœux en plein air, sous les étoiles, et feux d'artifice. Et en guise de cadeaux de mariage, Georgina et Harvey proposent à qui le veut de faire plutôt des dons à des associations humanitaires.

Dès lors, la vie du couple s'organise entre une maison de ville à New York, une résidence d'été, voisine de celle des Clinton, à Long Island, dans le Connecticut, et un manoir à Los Angeles.

Georgina met au monde une fille en 2010 puis, en 2013, un garçon.

Et ils furent heureux et eurent beaucoup de succès ensemble, eux et leurs prospères entreprises (jusqu'à).

Allez, convenez-en. Ça a des allures de magnifique conte de fées, tout ça. On croirait un beau film Hollywood.


Sauf que le joli trône d'Harvey - bien avant le scandale d'octobre 2017 - est édifié sur plusieurs lignes de faille.

Non des lignes extérieures, en lien avec l'environnement - mais creusées, au fil du temps, par le comportement de Weinstein.

Et ce que nous allons faire, maintenant, c'est sortir nos gros écarteurs, et regarder de plus près dans ces failles.

Le joli trône d'Harvey Weinstein est érigé, bien avant 2017, sur des lignes de faille

Harvey "aux mains-ciseaux"

Certes, Harvey "Scissorhands" a fait un choix juste - du moins un choix d'efficacité:

  • - en ôtant 51 minutes à la version originale de Cinema Paradiso (qui badaudait durant près de 3 heures);
  • - ou en subtilisant 1 heure au Gangs of New York de Scorcese (qui durait, à l'origine, 3h36 !) - taillade que Scorcese lui-même trouva juste.

Mais Weinstein, adepte du "final cut", a aussi commis des erreurs d'appréciation sur d'autres films.


Reservoir Dogs (1992)

Tenez. Vous connaissez, bien sûr, la célèbre petite danse de Mr Blonde, dans Reservoir Dogs.

(Et, si ce n'est pas le cas, que je vous prévienne : c'est une pure scène de psychopathie, à déconseiller aux personnes sensibles : même Wes Craven, le réalisateur de La Colline a des yeux et des Griffes de la nuit n'a, paraît-il, pas pu la regarder... c'est vous dire). 

Bon. Qu'elle vous parle ou non, c'est une scène culte.

La danse de Mr Blonde dans Reservoir Dogs a bien failli être coupée par les gros ciseaux de l'ogre Weinstein

Weinstein a cependant voulu couper, non l'oreille du malheureux Nash (comme dans le film), mais la scène - LA scène, devrais-je dire.

Le réalisateur Quentin Tarentino, bien que tout jeune à l'époque, a tenu bon - et a eu raison.

Imaginez-vous Reservoir Dogs sans son insoutenable scène de torture (équivalent émotionnel de la scène de douche dans Psychose) et sans les petits pas de Mister Blonde ?


Cependant les réalisateurs n'ont que rarement eu le dernier mot devant les "ciseaux" de Weinstein. Ou ne l'ont eu qu'après de longues batailles.


Little Buddha (1993)

Ici la question n'est pas : Harvey a-t-il eu raison ou tort de retrancher 15 minutes au (certes long) Little Buddha de Bertolucci ?

Le questionnement porte plutôt sur la légitimité du motif : "trop d'images de nature religieuses", selon l'ogre.

Cela "[brouillerait] la compréhension du film".

Curieux argument lorsqu'on sait que l'ensemble du film traite de la religion bouddhiste, de la vie du Bouddha, et des moines...


Mimic (1997)

Guillermo del Toro aurait beaucoup à raconter, non seulement sur les ciseaux, mais sur les façons et l'esprit Weinstein.

Le réalisateur mexicain, qui devait, en 2006, réaliser Le Labyrinthe de Pan, venait, en 1997, d'arriver en Californie.

Dimension Films, la filiale de Miramax, projette alors d'adapter une nouvelle à succès de Donald A. Wollheim, Mimic.

Del Toro, choisi pour réaliser le film (et pas loin d'être viré en cours de route), résume ainsi son expérience :

[A la fin des années 90], "deux horribles choses sont arrivées" : "mon père a été kidnappé [au Mexique] et j'ai travaillé avec les Weinstein".

Guillermo del Toro, lors du BFI London Film Festival ; propos rapportés par Indiewire.

Le père a heureusement survécu, malgré 72 jours de captivité... et le fils aussi, malgré les Weinstein.

De même que le film - du moins la beauté des images.


Anecdote croustillante offerte en bretzel (à mâcher avant d'avaler - ça, c'est le conseil gratuit de George W. Bush) : James Cameron, le réalisateur-star de Terminator et du Titanic version 1997 (un homme pas tellement réputé pour son bon caractère non plus), a frappé Harvey à coups d'Oscar (oui, tout à fait, l'Oscar de Titanic) pour venger, un an après les faits, son collègue et ami del Toro.

james cameron bagarre harvey weinstein oscars
James Cameron aurait taloché Harvey Weinstein avec son Oscar

Wide Awake (1998)

M. Night Shyamalan, qui plus tard se fit connaître au grand public avec Sixième Sens, pourrait rapporter, à quelques nuances près, les mêmes souvenirs de tournage sous la houlette des frères Weinstein.

Bon, à la décharge des Weinstein Bros, le jeune Night s'y croyait un peu - se présentant lui-même comme "le nouveau Spielberg". Harvey n'avait pas aimé ça.

Et quand Harvey n'aime pas quelque chose, vous pouvez prédire que ça se passera mal.

La première chose qu'il détruisit fut la suffisance de Shyamalan : le futur scénariste de Stuart Little dut, devant l'ogre, se sentir comme la souris Stuart devant le chat. Que lui dit Weinstein ? Mystère.

Ce que rapporta Paul Webster, alors chargé de production chez Miramax, c'est que Night, 25 ans, fondit en larmes.

Weinstein poursuivit son travail de sape en s'attaquant, cette fois, au film : avec ses ciseaux, évidemment, mais aussi en retardant sa sortie. Jugez vous-mêmes : tourné en 1995, le film ne fut visible sur (quelques) écrans qu'à partir de 1998.

Rosie O'Donnell, célèbre à l'époque, tenait dans le film un rôle secondaire, et elle prit la défense de Night Shyamalan. Harvey n'aima pas ça non plus.

Il insulta Rosie copieusement - a-t-elle confié - la traitant, entre autres mots fleuris, de "grosse vache grasse" - jusqu'à ce qu'elle aussi fonde en larmes.

Plus tard, il lui demanda pardon avec un bouquet de fleurs... mais les fleurs ne réparèrent ni la blessure émotionnelle de Rosie, ni le film, une fois opéré le massacre.


Notez qu'en 1998, Harvey aurait eu le même comportement avec un ancien réalisateur de Miramax.

L'anecdote est rapportée par Peter Biskind dans le livre Down and Dirty Pictures :

Alors que, trois ans plus tôt, Todd Haynes avait collaboré avec les Weinstein, il décida de confier son film suivant à leur concurrent USA Films.

Weinstein lui déversa un pot de chambre d'insultes sur la tête, le menaça de mettre le paquet pour priver d'Oscar Julianne Moore - l'une des actrices fétiches de Todd - puis fit envoyer à celui qu'il traitait de "prima dona" un panier de cadeaux comestibles, assorti d'un fax, en guise d'excuse.


Frida (2002)

Autre exemple, l'interprète de Frida Kahlo (le biopic version 2002) a payé le prix fort pour qu'Harvey renonce à ôter les particularités physiques de son personnage.

Salma Hayek - puisqu'il s'agit d'elle - avait déjà dû satisfaire à plusieurs exigences du "mogul" : réécrire le scénario, convaincre des comédiens connus d'incarner les personnages secondaires, lever 10 millions de dollars.

L'actrice a rapporté que Weinstein voulait aussi gommer les sourcils épais et la claudication de la peintre, à l'écran.

Harvey Weinstein a voulu retoucher la jambe et les sourcils de Frida Kahlo

Il estimait que le seul atout de Salma était son sex-appeal - et aurait insinué qu'ainsi grimée et boitant, elle ne valait plus que les spectateurs se déplacent.

Hayek ayant, sur ce point, tenu bon, Weinstein l'aurait forcée à inclure de plus en plus de nudité dans le film - notamment une scène saphique en nu intégral.

Le producteur a, par la suite, démenti avoir exercé ce type de pression.

La scène est restée, néanmoins - ainsi que d'autres, soufflées par Weinstein.


Droit de passage (2009)

En tant que producteur délégué, l'ogre a également fait retirer 25 minutes du film Droit de passage (Crossing Over) - une fiction centrée sur la thématique de l'immigration - à son réalisateur Wayne Kramer.

Harvey Weinstein a exercé son droit de passage sur Droit de passage

Celui-ci a gardé l'impression très désagréable que Weinstein a "démembré" son film, et en a ôté toutes les nuances.


Escape from Planet Earth (2011)

Très remonté également, le réalisateur Tony Leech a poursuivi en 2011 la TWC en justice pour avoir "saboté" son film d'animation, Escape from planet Earth : l'ogre l'aurait forcé à réécrire son script 17 fois alors que plus de 200 dessinateurs planchaient déjà sur le projet - "éviscérant" le budget du film.

A un moment, les frères auraient même fini par s'écharper à propos de ce film - Harvey allant jusqu'à renvoyer Bob - rendant la situation encore plus complexe.

Un arrangement mit fin à la procédure, après 2 ans de mêlée juridique.


Snowpiercer (2013)

De même, pour son exploitation sur le sol américain, Weinstein - cette fois sous sa casquette de distributeur - a fait couper 20 minutes du film post-apocalyptique sud-coréen Snowpiercer, le Transperceneige, de Bong Joon-ho (le futur réalisateur d'Okja).

Le fait n'est pas exceptionnel, mais le "mogul" est allé encore plus loin, en faisant ajouter une voix-off (qui n'était à aucun moment présente dans le film original).

Weinstein a fait ajouter une voix off explicative au Transperceneige de Bong Joon-ho

L'idée de Weinstein était que, sans la voix-off, les "rednecks" de l'Amérique profonde n'auraient pas été à même de comprendre l'histoire (voilà qui est flatteur pour les cinéphiles de la campagne !).

Certainement pensait-il ces mêmes "rednecks" incapables d'analyser la psychologie de personnages, puisque qu'il s'appliqua à faire d'un long-métrage aux nuances complexes un simple film d'action efficace.

Venue présenter Snowpiercer au Festival du film américain de Deauville en 2013, l'actrice Tilda Swinton a publiquement souligné l'amputation qui a résulté de ces charcutages.

L'Angleterre a d'ailleurs décidé de court-circuiter l'empereur Weinstein et de diffuser la version sud-coréenne originale (sans besoin de doublage, puisque le film était tourné en anglais).

Il a fallu un an de batailles pour que la TWC cède et diffuse à son tour la V.O. du film en Amérique... y compris aux "rednecks" tellement déconsidérés par Weinstein.


 Grace de Monaco (2014)

Un autre puissant bras de fer a opposé, des mois durant, Harvey "Scissorhands" au réalisateur français Olivier Dahan au sujet de son biopic sur la princesse Grace de Monaco.

Dahan confia lors d'une interview au journal Libération à quel point il trouvait la version modifiée par les "ciseaux" de l'ogre "catastrophique".

"[Weinstein veut enlever] tout ce qui dépasse, qui est trop abrupt, tout ce qui est cinéma, tout ce qui fait la vie. Il manque plein de choses. C'est un problème d'ego mal placé, une histoire de manipulation et de pouvoir. "

Olivier Dahan, entretien avec François-Luc Doyez, Libération, 18/10/2013

Résultat : une sortie en salle retardée de 2013 à 2014.


"Comme un chien qui pisse sur son arbre"

Jeunet compare Harvey Weinstein à un chien "qui pisse sur son arbre"

Jean-Pierre Jeunet, qui a eu affaire à Weinstein sur Delicatessen et Amélie Poulain, a dit de lui :

"Il a le pouvoir de tuer un film s'il en a envie."

Source originale : AFP

Effectivement, face à Jeunet, les ciseaux de Weinstein ont, une fois de plus, frôlé la bévue.

Jugez plutôt :

Il voulait supprimer les scènes que Jeunet décrit comme "les plus drôles" de Delicatessen : celle du "lit qui grince" et "les suicides de Mme Interligator".

Admettez que cela aurait été dommage. Heureusement, Caro et Jeunet ont tenu bon devant l'assistant délégué par Weinstein, à qui ils ont, avec humour, proposé une coupe supplémentaire : celle de leurs deux noms au générique.

Weinstein avait cédé... jusqu'à Amélie Poulain, dix ans plus tard. Jeunet tint bon, une fois de plus, et le film fit un carton (je ne vous apprends rien), avec 5 nominations aux Oscars (mais il n'en remportera aucun du fait, selon Jeunet, du lobbying intensif de Weinstein, qui aurait lassé, cette année-là).

Puis il y eut The Young and Prodigious T.S. Spivet, et... rebelote. Jeunet, qui assimile le comportement de Weinstein à du "harcèlement moral", analyse :

"Comme un chien qui pisse sur son arbre, [Weinstein] DOIT remonter tous les films qu'il achète."

Jeunet dans son blog, le 03/02/2015

Voilà qui est dit. Selon Jeunet, l'ogre ne "respecte pas le cinéma".


Comme vous le voyez, Harvey ne s'est pas fait que des amis dans le milieu du cinéma.

Et cette pression qu'il a exercée sur les réalisateurs et porteurs de projets, il l'a fait peser également sur divers acteurs de la profession - au sens large.


Il faut dire que si Harvey est un champion de la communication, c'est en catégorie "poids lourds"

Si Harvey est champion de la comm', c'est en catégorie poids lourds

"Déguisé en boucher"

Pour s'arroger l'exploitation américaine de Delicatessen auprès de Vincent Maraval, qui gérait les droits internationaux du film, le frère aux "mains-ciseaux" s'est présenté à lui... déguisé en boucher, la tête d'un porc sous le bras.

L'intéressé y a perçu de la "motivation"... une "motivation" qui aurait pu mettre nombre d'autres distributeurs mal à l'aise.


"A genoux"

Tenez, Pour sa part, Gilles Jacob, délégué général (1977-2001) puis président du Festival de Cannes (2001 à 2018), garde un mauvais souvenir d'un Weinstein qu'il décrit comme "extrêmement brutal, extrêmement grossier", "extrêmement insistant" et "odieux".

"Je l'ai retrouvé un jour, à genoux, raconte-t-il, à côté de moi dans un restaurant, me disant : Je ne me lèverai pas tant que vous n'aurez pas pris mon film à Cannes'".

Dictionnaire amoureux du Festival de Cannes (Plon, 2018) - anecdote reprise sur Europe 1

Ce nouvel élan de "motivation" avait, à ce qu'il dit, laissé le président Gilles Jacob de glace.

Harvey s'était déguisé en boucher pour obtenir les droits américains de Delicatessen

Le réalisateur des Choristes confirme les manières d'ostrogoth de Weinstein


"C'est une personnalité extrêmement brutale et grossière. Pour distribuer Les Choristes, je me souviens qu'il m'a appelé dix ou quinze fois, de façon menaçante".

Christophe Barratier à FranceInfo - propos rapportés par Valentine Pasquesoone sur France TV Info, 12/10/2017


"Je t'en foutrai, de la calligraphie !"

Ismaïl Merchant, le producteur et associé de James Ivory, a failli, lors d'un entretien post-projection, en 1990, en venir aux mains avec Weinstein à propos de Mr and Mrs Bridge.

Un public-test, ciblé par Weinstein, avait pris des notes - des notes de "personnes hautement instruites", avait insisté Harvey Weinstein.

Après avoir minutieusement parcouru les notes, Ivory dit : "Leur calligraphie ne donne pas l'impression d'une grande instruction."

Harvey, bondissant hors de son fauteuil, avait hurlé : "De la calligraphie ! Je t'en foutrai, de la calligraphie !"

L'affrontement recommença, cette fois au sujet de The Golden Bowl, en 2000. Se voyant refuser le "final cut", l'irascible Harvey avait menacé de priver le film de sorties en salle.

Selon Ivory, Harvey était une "brute" comme on en croise dans les cours d'école : un tyran de "douze ans d'âge mental", aimant "tordre le bras" des autres jusqu'à ce qu'ils "hurlent et tombent à genoux à ses pieds, dans la poussière".


"Le fucking shériff de cette ville sans loi"

Les colères de Weinstein pouvaient ête homériques.

Par exemple, la journaliste Rebecca Traister a détaillé dans The Cut la façon dont Weinstein, après l'avoir insultée, avait agressé son collègue.

Rebecca venait de poser au "mogul" une question embarrassante au sujet du film O, chapeauté par Dimension Films.

Refusant toute réponse, le colosse se serait emporté, traitant, au passage, Rebecca de "cunt" (terme vulgaire qui la réduisait à sa seule... richesse génitale) :

"Je suis le p... de shériff de ce p... de tas de merde de ville sans loi !"

"Je suis le p... de shériff de cette ville sans loi !" aurait crié Harvey, hors de lui.

Andrew Goldman, collègue et compagnon de Rebecca, avait tenté de tempérer Weinstein, puis exigé de lui des excuses.

Harvey aurait alors poussé le jeune homme, qu'il tenait par le cou (ce détail ne provient pas du récit de Traister mais d'un rapport du NYPD) à travers une volée de marches.

La violence du geste fut telle, d'après Traister, que le magnétophone porté par Andrew en bandoulière avait sérieusement blessé une femme. Loin de lâcher prise, Weinstein avait traîné le journaliste sur l'avenue.

Les faits se sont déroulés en 2000.

Le pouvoir d'Harvey, déplore Traister, était alors tel que malgré des douzaines de flashes d’appareils photo sur le trottoir ce soir-là, aucun cliché compromettant de Weinstein agressant physiquement le journaliste du New York Observer ne sortit.


"This is my fucking show!"

Également en 2000, lors de la fête donnée pour les 53 ans d’Hillary Clinton, Harvey Weinstein avait balancé l'acteur Nathan Lane, qui jouait ce soir-là le maître de cérémonie, contre un mur, parce qu'il avait mal pris une plaisanterie de ce dernier à propos de la coiffure de Rudy Giuliani, le maire de New York.

"C'est mon p... de show, on n'a pas besoin de toi !", avait-il hurlé, en projetant Lane contre le mur.

Anecdote et propos rapportés par The Vulture
Lors de l'anniversaire d'Hillary Clinton, Harvey a projeté le maître de cérémonie contre le mur

"Un article de merde"

Il faut croire que le producteur ne porte pas en son cœur les journalistes puisque 12 ans après l'agression de Goldman, il s'emporta contre Fabrice Pliskin, mandaté par le Nouvel Obs - qui prit, avec humour, soin de s'assurer qu'aucune batte de base-ball ne traînait alentour.

"Vous me posez des questions de merde !", avait fulminé l'ogre, en réaction à une question sur son surnom "Harvey Scissorhands".

En fin d'entretien, il prit ainsi congé du journaliste :

"Vous m'avez posé des questions de merde... Vous écrirez un article de merde..."

Propos rapportés par Fabrice Pliskin dans Le Nouvel Obs - Cinéma, 2017

"Ton journal, ils emballent du poisson dedans"

De la même façon, il avait téléphoné à un chroniqueur du Los Angeles Times qui avait mis en cause les campagnes de Miramax en vue des Oscars et lui aurait dit :

"Tu es un paquet de merde, ton article est un paquet de merde, tout le monde s'en fout de ce que tu écris, les gens jettent le journal et emballent du poisson dedans !"

Propos rapportés par Patrick Goldstein dans Down and Dirty Pictures de Peter Biskind

Simples brefs accès de Mélenchonite ? Ou symptôme d'un mal plus complexe ?

Pour Harvey, certains journaux ne servent qu'à mettre des poissons dedans

Certes, ces récits pourraient n'être que ceux d'écarts isolés - mais ne le sont pas. La violences, les insultes, les humiliations, émaillent, d'après un faisceau de témoignages, la carrière et la vie de Weinstein.


Ses employés auraient fait les frais, eux aussi, de son despotisme.

Le mot d'ordre, ont rapporté d'anciennes employées au Guardian, était donné d'entrée de jeu : il fallait qu'Harvey soit "content". Pour cela, chacun, au bureau, devait se montrer disponible, anticiper en permanence les accrocs et se mettre en quatre pour ré-harmoniser un planning que l'ogre bousculait toujours.

"C'était comme être au service d'un bébé géant, querelleur, abject. Ses humeurs conditionnaient tout à un point tel que vous deviez prendre constamment en compte s'il était fatigué, s'il avait faim, s'il avait soif, s'il avait froid."

Témoignage d'une ancienne employée diffusé par The Guardian, 29/09/2018

Son chauffeur privé à Cannes, Mickaël Chemloul, a confirmé que travailler pour Harvey était une expérience épuisante.

Chemloul n'était au service du "démon de la Croisette" - ainsi qu'il le surnomme - que 15 jours par an, mais affirme avoir ressenti chacune de ces périodes comme 6 mois intenses de travail.


Il fallait également gérer ses hurlements et ses crises de colère.

Harvey était paraît-il connu pour jeter tout ce qui était à portée de ses mains à la tête de ceux qui le mettaient en colère :

"téléphones arrachés à leur socle", "cendriers", "livres", "cassettes VHS", "photos de famille dans leur cadre" (...)

Témoignage d'Amy Hart, coordinatrice marketing ayant travailé sous les ordres de Wesintein pendant 3 ans - rapporté dans Vice par Nadeen Kumar, 10/10/2017

Les frères Weinstein criaient beaucoup, selon un employé d'alors, Stuart Burkin.

Et plusieurs témoignages se recoupent sur le fait qu'Harvey humiliait constamment l'un ou l'autre, au gré de ses bourrasques intérieures - qui allaient et venaient, imprévisibles.

"Il n'y a pas une femme dans ses bureaux [qu'Harvey Weinstein] n'ait pas fait pleurer", a confié Mark Lipsky, ancien responsable de distribution chez Miramax.

The Awful Things Harvey Weinstein Allegedly Did at Miramax, Vice (réf.citée)
Selon ses employés, Harvey, colérique, lançait tout ce qui lui passait sous la main
Les victimes de son "staff" n'étaient pas que des femmes.

Harvey aurait renommé un employé maladroit "Tête de fion" après que ce dernier l'ait involontairement bousculé.

"Qui diable es-tu, toi ?", tonna l'ogre. L'employé se présenta. "Tu sais quoi ? lui aurait alors lancé Weinstein. A partir de maintenant, je vais t'appeler Tête de fion." Et il tint parole.


Et au-delà des mots, y avait-il des gestes ?

Le chauffeur français de l'ogre entre 2008 et 2013, Mickaël Chemloul, a révélé dans un livre "thérapie" (Le Démon de la Croisette aux éditions Baker Street, 2018) avoir été frappé (coup de coude dans les côtes, lunettes fracassées, coup de poing dans la nuque) par Weinstein.

"J'ai envoyé un mail d'information à ses assistants new-yorkais pour décrire l'agression dont j'avais été victime. Sans aucune réponse de leur part, j'ai compris alors que Weinstein était protégé par une forme d'omerta."

Propos rapportés par Le Figaro, le 26/10/2018

Chemloul a aussi porté plainte en France - cette plainte a été classée sans suite.

Le chauffeur confie avoir, à la suite de son dernier contrat avec l'ogre, traversé une grave dépression qui l'a cloué au lit durant quatre mois.

Il ne faisait pas bon véhiculer Weinstein, d'après son chauffeur sur la Croisette

Humiliations, cruautés, harcèlements auraient été tellement fréquents chez Miramax que l'Inspection du travail enquêta durant sept mois, en 1997, sur les conditions de travail des employés d'Harvey et Bob.


Comment les employés toléraient-ils un tel climat ?

Pour le comprendre, il faut écouter, en coulisses, les paroles du petit air que Weinstein chantait à tout le monde - acteurs, actrices, employés, cadres - avec un tempo identique : les propositions exceptionnelles d'abord, les exigences, très vite, ensuite - et puis la terreur et les menaces.

"Ils m'ont fait ce qu'ils ont été amenés à faire avec [tant d'autres] : ils m'ont offert un poste qu'aucun autre employeur n'aurait pu m'offrir. J'ai démarré en tant que responsable des ventes et du marketing. Ils étaient très bons pour générer des titres qui n'existaient pas [hors de Miramax]."

Témoignage d'un ancien employé au Guardian

Il faut se souvenir également à quel point la "loi du silence" peut être prégnante, aussi bien dans une sphère professionnelle que familiale - et elle semblait l'être, autour d'Harvey Weinstein.

Cette "loi du silence" se résume en deux aphorismes : si personne ne dit rien, personne ne dit rien - et : si tout le monde trouve une chose normale, alors cette chose est normale.

Au printemps 1998, un recours collectif fut proposé par un avocat - Merri Lane - pour le non-paiement de plus d'un million et demi de dollars d'heures supplémentaires. Les employés auraient néanmoins eu trop peur pour aller au bout de cette démarche.

Pourquoi cette peur ? D'après ce que Lane avait rapporté à Peter Biskin (Down and Dirty Pictures, 2003), l'arme privilégiée de Weinstein était l'intimidation.

"You're fired, you're fired, you're fired!" ("Vous êtes viré, viré, viré ! ") était, écrit Biskind (et rapportent plusieurs témoiganges), l'un des refrains favoris de l'ogre.

"Impulsif et colérique, il s'emportait à la moindre contradiction et dans ses mauvaises périodes, il était capable de renvoyer et réengager la même personne plusieurs fois par jour !"

Dimitri Timacheff, L'histoire noire du cinéma américain, Éditions La boite à pandore , 2016

Harvey pouvait non seulement renvoyer quelqu'un, mais aussi le blacklister, et briser sa réputation, sa carrière.

[Il] pouvait raconter des choses totalement fausses sur vous, juste pour faire de vous le mouton noir ; des petites choses démontrant votre inefficacité et votre incompétence (...)"

Jack Foley, ancien chargé de distribution à Miramax - propos rapportés par Vice
Harvey menaçait de virer sur le champ qui le contrariait, dans sa compagnie

Josiane Balasko, dont le film Gazon maudit, sorti en 1994, fut distribué (fort bien, d'après elle) par Weinstein évoque le climat de peur qui régentait l'équipe du "mogul" :


" (...) on sentait dans son équipe une peur panique. Il était un terroriste. Les gens étaient terrorisés. On sentait le pouvoir qu’il exerçait sur tout le monde, c’était flagrant ."

Josiane Balasko sur le plateau de C à vous, le 16/10/2017

Bluff ou pas bluff ? Rumeur ou vérité ?

A chacun de voir. Une accusation étayée existe pour les (supposés) faits suivants :

Après les pressions de l'époque Miramax, le colosse aurait même menacé de mort certains de ses employés de la Weinstein Company.

"Je vais vous tuer", "Je vais tuer votre famille", "Vous ne savez pas ce dont je suis capable" aurait lancé Weinstein - allant jusqu'à prétendre qu'il avait des contacts au sein des Services Secrets qui pourraient l'aider dans ce genre de tâches.

Propos rapportés par Graham Lanktree (source originale : les accusations du Procureur général de New York), Newsweek, 12/02/2018

L'avocat de Weinstein, Ben Brafman (dont on reparlera) considère que bon nombre de ces accusations sont "sans fondement".


Les pressions et intimidations de l'empereur Harvey sont connues

Connues déjà, on l'a vu, par ses propres collaborateurs

Vous avez en mémoire la longue liste d'expériences négatives vécues par divers réalisateurs ? Et les anecdotes rapportées par plusieurs collaborateurs ?

A ce stade du récit, on a peu parlé des actrices - c'est qu'on y reviendra longuement plus tard.

Gardez pour le moment en tête que pour toute personne rejetée de sa "liste blanche", le venin de Weinstein pouvait être mortel... sur le plan professionnel, sinon humain.

Et avant de mordre, il prévenait - et ne se privait pas de le faire à plusieurs reprises.

Kate Winslet n'a volontairement pas inclus Harvey Weinstein dans sa liste de remerciements lors de la remise de son Oscar

Tenez : savez-vous pour quelle raison Kate Winslet n'a pas remercié Harvey Weinstein - comme l'aurait voulu l'usage - lors de la remise de son Oscar de la meilleure actrice dans The Reader, produit par TWC, en 2009 ?

Si la raison est double, elle en a détaillé une seule : lors de ses débuts en tant qu'actrice (Winslet fut révélée par le film Créatures Célestes, distribué par Miramax), Weinstein ne manquait jamais de lui rappeler - de façon insistante - qu'elle lui "devait tout".

"À chaque fois que je le croisais, il m'attrapait le bras et me disait, '[n'oublie] jamais que je [t']ai offert [ton] premier film'."

Propos rapportés par Jordane Guignon, Grazia, 16/10/2017

La morsure pouvait-elle, par-delà les menaces, être grave ?

Demandez ce qu'elle en pense à la comédienne Ashley Judd, qui a déposé plainte (en mai 2018) à l'encontre du "mogul", pour avoir "torpillé" sa carrière.

Demandez à l'actrice britannique Sophie Dix (balayée définitivement de Hollywood), à l’acteur Robert Lindsay (rayé du casting de Shakespeare in love), ou encore à l'actrice Mira Sorvino (privée, tout comme Ashley Judd, de la monumentale opportunité que représentait Lord of the rings).


Deux anecdotes (la seconde, sous réserve) illustrent à quel point le "mogul" n'avait aucune empathie en "affaires".


La première est rapportée par Peter Biskind ans Down and Dirty Pictures :

Alors que l'un des quatre réalisateurs du film à sketches Four Rooms est allongé, la bouche ouverte, sur le fauteuil d'un cabinet dentaire, le téléphone sonne, insistant.

Vous devinez ? Oui ! C'est Harvey Weinstein !

L'ogre l'assiège en continu pour une histoire de coupes dans son film. Sauf que là, non, vraiment, ce n'est pas le moment...

Alexandre Rockwell, le réalisateur, lui dit qu'il est en train de subir un traitement canalaire et ne peut lui parler.

Il va pour raccrocher, mais Harvey ne lâche pas : il exige de parler au "fucking dentiste".

"Arrachez-lui toutes les dents, lui ordonne-t-il, je me contrefous de la note, je lui rachèterai un set complet de dents s'il fait les changements [dans le film]."

Harvey harcelait ses réalisateurs jusque chez leur dentiste

La seconde anecdote - plus grave encore - est formellement niée par Weinstein :

Harvey aurait harcelé tour à tour le réalisateur Stephen Daldry, la veuve d'un producteur récemment décédé (Anthony Minghella) - et pire encore, Sydney Pollack (célèbre réalisateur d'Out of Africa et Tootsie) sur son lit de mort - pour une triviale question de date de sortie du film The Reader.

Anecdote confiée par Scott Rudin au journaliste Nikke Finke et rapportée par Tom Leonard dans The Telegraph, 02/10/2008

Les concurrents de l'ogre, les premiers, savaient à quel point ses batailles ressemblaient à des déclarations de guerre

Par exemple, Harvey aurait appelé le cofondateur d'October Films pour l'insulter à pleins-poumons durant trois-quarts d'heure et le bombarder de menaces.

"Nos missiles sont pointés sur vous ! Les roquettes vont être lancées ! Vous ne saurez même pas ce qui vous frappe ! Vous lancerez un film, on en lancera trois. On va vous éliminer du business."

Propos rapportés par Naveen Kumar, Vice, 10/10/2017

A ses concurrents récalcitrants, Harvey faisait des déclarations de guerre dignes de Star Wars


Depuis longtemps, les allusions aux pressions qu'exerce Harvey dans le milieu fusent

Les frères Weinstein étaient connus pour être d'excellents négociateurs.

Mais pas n'importe quelle sorte de négociateurs : des "percuteurs"- qui revenaient encore et encore à la charge.

Bob a extrait l'essence - et la source - de cette mentalité inflexible :

"Notre père nous a donné cette tournure mentale particulière : 'Quand les gens disent non, je réamorce: ok, super, quand est-ce que je peux compter sur vous pour me faire ça ?' "

Propos rapportés par Lynn Hirschberg dans le magazine New York, 10/10/1994

La journaliste du New York magazine conclut : "for the brothers, no means yes" - c'est-à-dire :

"pour les frères, non veut dire oui".

 


"[Harvey] ne supporte pas qu'on lui dise non", a confirmé Vincent Maraval au Point.


Robert Redford, qui connaît les Weinstein depuis leurs débuts, ne dit pas le contraire :

"Harvey est un impresario - un négociant. Il promeut et vend et vous attrape par la gorge. Il injecte sa marchandise dans la veine jugulaire de [son] auditoire."

Propos rapportés par Lynn Hirschberg dans le magazine New York, 10/10/1994

En novembre 1998, David Letterman reçoit Gwyneth Paltrow, actrice vedette de "l'écurie" Miramax, "forcée" ("coerced") à venir par Harvey Wesintein, dans son émission de dernière partie de soirée, sur CBS.

Letterman - sous couvert d'humour - confie que Weinstein le harcèle "chaque soir" pour qu'il parle de "ses" films (ceux que produit Miramax) dans son show.

"Pendant 8 ou 9 ans, c'est amusant, mais [...] je commence à en avoir assez de l'attitude d'Harvey [Weinstein]"

David Letterman, Late Show with David Letterman, 25/11/1998

La comédienne tente de faire bonne figure, malgré sa gêne - elle dépend alors de Weinstein (qui, deux ans plus tôt, l'avait agressée... on y reviendra).


Harvey le "Parrain"

Depuis deux décennies sinon plus, les allusions à un Harvey aux méthodes de "parrain" - comparaison outrée ou non, je vous laisse décider - ne font pas défaut.

- Le réalisateur Jean-Pierre Jeunet a fait un clin-d’œil dans son blog à une scène du Parrain de Coppola. Face à un monteur de Weinstein lui prédisant, en 1991, la colère de l'ogre, Jeunet se souvient : "Je m'attendais à retrouver un matin la tête de mon chien coupée dans mon lit…"

- Dans un décapant mea culpa ("everybody-fucking-knew") initialement publié sur Facebook et rediffusé en octobre 2017 sur Deadline, le scénariste Scott Rosenberg (qui a travaillé dès 1995 pour Miramax) fait mention des cadeaux et largesses de Weinstein, qu'il compare à un "parrain de la mafia" ("a Mafia don’s") dépendant d'une loyauté totale de ses sous-fifres.

- En 1998, Dave Letterman, dans son talk-show (certes humoristique) mentionne Harvey comme un "petit chef de la mafia" ("a junior mob kind of guy").

- Le réalisateur Peter Jackson, qui a dû mener un bras de fer contre Miramax à la même époque (1998) lors de la préparation du Seigneur des anneaux, a gardé le souvenir d'un Harvey et de son frère Bob se conduisant comme "des brutes mafieuses de seconde zone" ("second-rate Mafia bullies").

- Peter Biskind, dans la préface de son essai Down and Dirty Pictures (2003), affirme que si Hollywood ressemble à la Mafia, alors le cinéma indépendant (dont Miramax, abondamment cité dans son livre) ressemble, pour sa part, à la "mafia russe".

A Hollywood, vous êtes "emprisonné dans une cage dorée", écrit-il. "Dans l'univers indépendant, vous êtes dans un trou", "plus noir", "plus sale", et où "la bataille est la plus féroce".

En 2014, François Vidal reprend l'image d'un Harvey (et d'un Bob) "affranchis" :

« (...) leurs manières sont brutales. Plus proches de celles d'un Joe Pesci des « Affranchis » gonflé aux hormones que du style soigné d'un Irving Thalberg, le « wonder boy » de la MGM des années folles. »

Les Echos, 21/08/2014

Plus tard (après le scandale autour d'Harvey Weinstein), plusieurs éditorialistes n'hésiteront pas à faire leurs gros titres autour de cette idée que le "monde d'Harvey" était une mafia.

Par exemple :

  • - le 16 octobre 2017, The New Paper titrera : "Harvey Weinstein saga: The fall of a Hollywood mafioso";
  • - l'AFP (publiée par Le Point du 12/10/2017) : "Harvey Weinstein, le parrain du cinéma européen à Hollywood";
  • - et Rob Dreher s'en donnera à cœur-joie pour The American Conservative (le 06/12/2017) avec "Harvey Weinstein’s Mafia".

Taylor Harris, quant à lui, rectifiera son propre tir dans Fashion Unfiltered, le 11/10/2017, par ces mots : "Un jour, j'ai comparé Harvey Weinstein à un mafieux (en anglais : "mobster"). (...) Mafieux, non. Monstre, oui. ("Mobster, no. Monster, yes.")

Ces comparaisons ne tombent pas de nulle part. Harvey lui-même en aurait usé (et abusé)... tant que c'était à son avantage.

Harvey aurait pris goût à jouer les Don Corleone

Son chauffeur Mickaël Chemloul, par exemple, dit avoir été menacé de mort en France en 2013 par un Weinstein jouant les Don Corleone du bloc de l'Est :

"Il (...) m'a dit que la mafia russe viendrait me tuer, et que personne ne saurait où se trouve mon corps... J'étais très inquiet."  

Propos rapportés par Audrey Kucinskas dans L'Express du 23/10/2018

Le problème de la toute-puissance est de n'avoir potentiellement pas de limites. Et Weinstein n'avait pas de limite.

Il voulait des Oscars ? Son arme première : le lobbying. Et qu'importe si, comme dans Kill Bill, le combat n'était pas toujours loyal.

" (...) sa politique agressive de lobbying aurait transformé la saison des oscars en une lutte sans pitié où tous les coups seraient permis, la diffamation et l'intimidation monnaie courante."

Romain Blondeau, s'appuyant sur l'analyse de Peter Biskin (référence citée), Les Inrockuptibles, 13/01/2012

Harvey pourchassait littéralement les membres de l'Académie des mois durant. Il en savait plusieurs en vacances à Hawaï ? Il organisait une projection à Hawaï. Ils partaient skier dans le Colorado, à Aspen ? Une projection se tenait à Aspen. L'ancien agent publicitaire Mark Urman a mentionné à Peter Biskind des visionnages organisés par Miramax à la Motion Picture Retirement Home, la maison de retraite des anciennes figures connues d'Hollywood - parce que ses résidents, bien que "retirés", votaient, eux aussi, pour les Oscars.

En parallèle, il contactait - par courrier et au téléphone-  chacun des 5.000 et quelques votants, avec des relances individuelles.

C'est ainsi qu'Harvey et sa fine équipe avaient réussi à convaincre John Ericson, un acteur retraité qui vivait au Nouveau Mexique, de voter pour Billy Bob Thornton dans la catégorie "meilleur acteur", et pour le film qu'il avait écrit, Sling Blade. Le malheureux Ericson ne connaissait pas Thornton, même de nom, et pensait que Sling Blade était un film de Stallone - mais il fut harcelé quand même (et Miramax ayant quand même eu la bonne idée de lui envoyer le film, il put le regarder - et vota... pour Billy Bob Thornton, bien sûr). ─ Anecdote rapportée par Mark Landler dans How Miramax Sets Its Sightson Oscar ─ 23/03/1997, le Times). ─

Pour Shakespeare in Love, Harvey avait besoin d'enterrer le Soldat Ryan de Spielberg - sans le moindre état d'âme, il le fit.

En juillet 1998, Il faut sauver le soldat Ryan, de Steven Spielberg, était acclamé unanimement par la critique comme le chef-d’œuvre du moment - jusqu'à ce que Shakespeare amoureux pointe le bout de son nez, en octobre... et suscite à son tour les éloges. Harvey transforma la bataille cinématographique pure en lutte de David contre Goliath - l'indé contre la superproduction... qui n'a pas envie que David gagne ? Weinstein le voulait - absolument. Il mit alors dans les mains de David une fronde plus grosse que la bourse de Goliath - dépensant 5 millions d'euros en campagne (soit 2 fois et demi le budget d'une "major"), quand un "vrai" film indépendant se promeut avec 250.000 euros, en moyenne.

Et... les Oscars ne sauvèrent pas l'infortuné (relativement) Soldat Ryan.

Meilleur film, meilleure actrice, meilleure actrice de second rôle, meilleur scénario original, meilleure direction artistique, meilleure musique de film, meilleure création de costumes... Shakespeare rafla tout (et encore : je n'ai mentionné, ici, que les Oscars).

Tout ce qu'Harvey veut... Harvey a.


Et ça ne s'appliquait pas qu'aux récompenses. Harvey voulait voir quelqu'un ? Qu'à cela ne tienne, il le "convoquait" - homme ou femme.

"A Cannes, Harvey Weinstein n'allait pas au marché du film. Il convoque les actrices, les acteurs sous couvert de parler d'un scénario, d'une équipe, etc... Et les gens y vont, parce qu'ils ont envie de travailler", a confié l'ancien président du festival de Cannes, Gilles Jacob.

Source : AFP, publiée par Le Point du 12/10/2017

Il voulait que les stars deviennent les cintres vivants de la marque de prêt-à-porter de son épouse ? Il l'obtenait, en claquant des doigts - et au besoin, il donnait ses ordres.

Harvey aurait forcé les stars des films qu'il promouvait à porter les robes de sa femme styliste

Nicole Kidman, Halle Berry, Renee Zellveger, Felicity Huffman, Cate Blanchet, Rihanna, Sandra Bullock, Jennifer Lopez, Diane Kruger, Penelope Cruz, Heidi Klum, Eva Longoria, Katy Perry, Sienna Miller... ont été les ambassadrices (plus ou moins contraintes) de Marchesa.


Et si Cannes n'était pas assez fun pour l'ogre et ses appétits ? Hôtels et yachts privés devenaient alors les extensions du tapis rouge version Weinstein.

"Chaque année, il y organise des fêtes avec partouzes et cocaïne. Harvey a même sur place un surnom très parlant : the Pig."

Propos d'un "professionnel du cinéma" anonyme, rapporté par Renaud Baronian, Le Parisien, 12/10/2017

Le règne aura duré près de 40 ans. Avec beaucoup de hauts, quelques bas.

Et puis... bam !

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